D’un zine à l’autre – L’interview Punkulture 2/2

« Le punk, c’est aussi apporter lumière et humanisme là où il n’y en a pas dans la société. »

Punkulture 3

Punkulture, c’est un fanzine de haute-volée, un incontournable dont aucun punk ne saurait se passer. Édité par le label rennais Mass Productions depuis 2014, il donne à voir dans ses articles pointus un panorama de l’underground fascinant. Suite et fin de l’entretien avec Vincent, fanzineux de la première heure et créateur de l’association bretonne.

Dans le fanzine, la culture punk est passée au crible, aucun sous-genre n’est mis de côté. Peux-tu parler de la diversité de cette scène et de l’engagement de Punkulture ?

Ce sont mes voyages personnels qui m’ont offert cette ouverture, partagée par les potes de la rédaction. Grâce à internet c’est beaucoup plus facile de communiquer avec des correspondants à l’autre bout du monde et de voyager. Parmi mes proches de la scène punk, certains sont partis vivre à l’étranger ou ont visité des pays pendant plusieurs mois. Un ami a vécu en Indonésie, s’est marié dans le pays et a écrit des bouquins où il raconte toutes ses aventures, en particulier la difficulté pour les punks de vivre dans une culture qui leur est hostile. Avec la Mass Productions, j’ai eu la chance de pouvoir voyager à l’île de la Réunion en 2010 dans le cadre d’un échange avec une association. Nous sommes restés en contact avec pas mal de rockers de là-bas et il y a un reportage sur la scène réunionnaise dans le numéro 2.

Ensuite j’ai eu l’opportunité d’aller au Brésil, un grand pays pour la culture punk ! J’ai découvert ses quartiers, les habitants qui ont leurs radios, leurs MJC, avec beaucoup moins d’aide et de liberté qu’ici. C’est très émouvant et ça m’a donné envie d’en parler dans Punkulture. Au niveau de la culture globale et des choix musicaux, c’est une chance d’avoir tous ces gens aux horizons différents dans l’équipe, et je pense que c’est humainement parlant un beau mélange.

Dossier sur le punk en Indonésie, extrait du numéro 5.

Dans le numéro 7, il y a un entretien avec les créateurs de « Never Mind The Wrinkles » qui éditent un blog sur le passage à la cinquantaine. Est-ce important pour le fanzine de cultiver un esprit punk en dehors de la musique ?

Oui, tout à fait ! Par exemple, dans le numéro 7, il y avait le coup de gueule de Titi qui travaille dans le milieu hospitalier. Notre fanzine n’a pas une vocation politisée, mais nous abordons les sujets de la vie quotidienne ou l’évolution du féminisme dans la scène punk. Nous abordons des thèmes qui touchent les punks, parce que parmi eux on rencontre beaucoup de gens humainement sensibles. « Never Mind The Wrinkles » m’intriguait aussi parce qu’Olivier vient de la scène parisienne et il a eu son groupe C.P.P.N. dans les années 90. Il a été prof pendant 10 ans à Moscou et aujourd’hui il est en Bulgarie avec sa femme qui est Australienne, un couple qui vient de contrées bien différentes.

On a la cinquantaine, on a tous vieilli, et quand on rencontre des musiciens qui jouent depuis quarante ans, ça paraît fou ! Tout aussi fou que quand on avait quinze ans et que les Sex Pistols qui en avaient vingt-trois étaient déjà des vieux. Il y a ce côté intergénérationnel et familial qui fait que ma fille relit Punkulture et trouve toujours des fautes qui m’avaient échappées. (rires) Il ne s’agit pas de punk mais d’être bien entre nous, essayer d’apporter lumière et humanisme là où il n’y en a pas dans notre société. Le punk c’est aussi ça, ça n’est pas que de la musique. Ce qui est intéressant dans notre quotidien avec l’association Mass Prod’ c’est que notre local-bureau est situé depuis quinze ans au Jardin Moderne, un complexe comprenant des lieux de répétition, un restaurant et d’autres bureaux d’associations qui n’ont pas la même mission, sont dans des styles différents. L’idée, c’est de bien vivre chaque jour et d’avoir encore des lieux dans vingt-cinq ans où pouvoir faire vivre la musique punk.

Article de fond sur la scène punk féministe, Punkulture 5

En communiquant avec les musiciens étrangers lorsque nous les faisons jouer en France, nous essayons de comprendre comment cela se passe dans leurs pays, car de l’un à l’autre, la différence est énorme, même entre la France et l’Angleterre. Avec le succès du punk dans les années 70 en Angleterre, les petits groupes obtenaient un contrat professionnel même si cela ne durait que six mois, alors qu’en France nous n’avons pas connu ce phénomène. Par contre nous avons eu la chance d’avoir beaucoup d’aides pour la culture et la musique et je pense que les associations intéressées, quel que soit leur style, ont pu y avoir accès. Chez Mass Prod’, nous aimons démontrer que le système français n’a pas que des mauvais côtés.

Au fil de ces années à œuvrer pour Mass Prod’ et Punkulture, tu as fait un grand nombre de rencontres. Quelle est celle qui t’as le plus marqué ?

Ma rencontre avec les Mass Murderers. C’était des gars qui avaient vingt-quatre ans, le même âge que moi, je les ai trouvés très ouverts humainement. Et puis après, il y a le Brésil… C’était très fort de faire la connaissance du trio Devotos, qui est afro-punk. Ce sont des musiciens métissés qui vivent dans une ville où la majorité des richesses sont possédées par les blancs. Depuis la création du groupe il y a trente ans, ils ont joué dans presque tous les états du pays, construit une MJC et une radio, ils font office d’éducateurs en quelque sorte et ont vraiment agi pour l’accès à la culture. Visiter leur ville et assister au carnaval, c’était mémorable. Essayer de créer une paix sociale entre les différentes cultures musicales, reggae ou punk… Une grande ouverture d’esprit.

Mass Murderers

Peux-tu me parler de tes fanzines fétiches, de ceux qui ont influencé Punkulture ?

J’aimerais parler de ceux d’aujourd’hui car ceux d’hier sont difficiles à trouver. Dans les années 90, il y avait des fanzines très sympas en Bretagne. Karok mettait à l’honneur la scène avec laquelle on jouait tous les week-ends avec beaucoup d’humour. Stérozine était le zine des Stéroïds qui avaient un collectif de groupes punks à Besançon. Dans les fanzines d’aujourd’hui j’aime beaucoup La Bête, qui est un des plus créatifs en matière de collage et découpage. Je lis souvent Rotten Eggs Smell Terrible qui vient de Millau. C’est punk et j’aime beaucoup son côté découpage, fabriqué à l’ancienne.

Chéribibi incarne pour moi la grandeur absolue en langue française, mais ses sujets me touchent moins parce que ça va très loin dans le cinéma, la culture des sports de combats. Sinon, là j’ai sous la main le skinzine La France aux Nantais, c’est vraiment bien lisible et plein de bons articles. Dans le noir et blanc, j’ai beaucoup aimé Karton de Toulouse, rédigé par une équipe de jeunes qui jouent dans Krav Boca, un groupe qui tourne dans pas mal de pays. C’est très intéressant car ça mélange punk et hip-hop, avec des interviews de gens impliqués socialement dans des projets humanistes ou anti-racistes dans les pays où ils ont eu l’occasion de voyager.

Le fanzine toulousain Karton, créé par le groupe Krav Boca.

Tu as participé à plusieurs rencontres autour du fanzinat, comme les « BAR ZINES », organisé par Coxs qui a créé La Bête. Qu’est-ce que ces rencontres autour du fanzinat t’ont apporté au fil du temps ? Quel genre d’échange ou de réflexion en découlent sur le milieu, ou la façon de fabriquer, diffuser les zines ?

Ce sont des moments de repos et de rencontres. Des journées où il n’y a pas de fausses joies, où on va pour être entre nous. On retrouve des gens qu’on ne voit qu’une fois par an. Le sentiment qu’il me reste de ces moments-là, c’est que ça n’est pas si évident d’aller vers l’autre. Il faut faire le tour des différents stands, prendre le temps d’échanger avec chacun. Il y a toujours deux ou trois amis avec qui on va discuter pendant des heures. On ne va pas forcément créer des liens avec tout le monde, mais c’était une journée importante pour moi, d’être auprès de Coxs qui a créé une fanzinothèque à Paris. À Rennes, nous avons une réunion de fanzines, au Bar à Mines, et ça permet de rencontrer une dizaine de locaux. J’ai aussi participé à une journée P.I.N.D : Punk Is Not Dead. Ce sont des universitaires qui se déplacent dans toute la France pour récolter des témoignages historiques.

J’aime également rencontrer des gens qui ont fait des fanzines il y a trente ans, échanger avec eux sur l’aspect manuel de leur construction. Je pense que c’était une belle époque pour le fanzinat papier, car les infos du réseau restaient très confidentielles. Les grandes stars ont toutes leurs fanzines, elles ne sont pas uniquement dans Voici. Quand j’étais gamin, j’ai fait des fanzines sur des sujets qui m’intéressaient, et je les ai gardés à la maison, ce sont des exemplaires uniques. C’est un art de décider, tu prends ta plume, tu fais ton petit cahier, t’écris tes textes, tu colles tes photos à côté… C’est une forme d’artisanat artistique. En France, quelques associations comme la vôtre travaillent sur l’archivage des fanzines, c’est important.

Interview de Coxs, créatrice de La Bête, Punkulture 5

Un livre sur Mass Prod’ est en préparation…

C’est la suite du premier confinement qui dure depuis mars, dès l’instant où les concerts se sont arrêtés. Une de nos activités principales était d’aller tous les week-ends vendre des disques et des tee-shirts en festival. Le numéro 7 de Punkulture est sorti en avril 2020 et très vite nous nous sommes retrouvés avec peu de choses à faire, à part la vente par correspondance. Nous étions moins fatigués que les années précédentes et l’idée d’écrire un livre sur les vingt-cinq ans de l’association est venue de ce temps libre. Avec les membres du bureau, on s’est dit que ça valait le coup de fouiller dans les archives qui s’entassent depuis la création du label. En traînant dans les dossiers, j’ai relu notre parcours, avec tous ces CD remplis de photos… Le site internet de la Mass Prod’ existe et est mis à jour depuis vingt ans, c’est un fil rouge pour le sommaire du bouquin.

Avec le livre, nous allons essayer de présenter l’aspect technique et historique de l’association, ses membres, le fonctionnement, la fabrication des disques. C’est l’histoire de la rencontre entre Mass Prod’ et cent trente groupes qui ont sorti un album avec nous, les photographes et les graphistes. Si tout va bien, le livre sortira à l’été 2021.

Que peut-on souhaiter de meilleur à Mass Prod’ et Punkulture ? Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs de cet article ?

N’hésitez pas à vous renseigner sur notre site internet, www.massprod.com, vous pouvez y découvrir l’histoire de l’association. Il y a de la musique, des photos, des tas de petites histoires, et peut-être que vous connaîtrez des groupes qui sont sortis chez nous.

Il y a aussi un hommage à faire à tous les labels avec qui la Mass Prod’ a travaillé et fait de la co-production. Quand on sort un album, ça nous arrive de nous regrouper avec d’autres labels pour que le disque soit distribué en Angleterre, en Allemagne, ou ailleurs. C’est une histoire de confiance et c’est grâce à ces partenariats que le label a pu se développer et se maintenir. Avec la même somme d’argent on n’aurait peut-être pu sortir que deux albums dans l’année, mais grâce à eux, on a sorti jusqu’à dix ou douze albums.

Ce qu’on peut souhaiter à la Mass Prod’, c’est d’exister dans cent ans ! On voudrait que bien après nous, des jeunes prennent la suite et que le message reste intentionnellement le même, c’est-à-dire faire vivre le punk en Bretagne, dans son aspect musical et festif, politiquement humaniste, sans tomber dans les extrêmes. Concernant Punkulture, encore au moins vingt-cinq numéros pour les vingt-cinq prochaines années, ça serait déjà bien.

Punkulture 3, quatrième de couverture.

La collection intégrale de Punkulture est en libre consultation aux Musicophages.

Retrouvez la première partie de l’interview Punkulture ici.

Retrouvez toute l’actualité de Mass Prod ici et

Pour plus de musique : massprod.bandcamp.com

D’un zine à l’autre – L’interview Punkulture 1/2

« Pour se procurer des fanzines au format papier, il faut prendre conscience de leur existence. »

Punkulture 8

Punkulture, c’est un fanzine de haute-volée, un incontournable dont aucun punk ne saurait se passer. Édité par le label rennais Mass Productions depuis 2014, il donne à voir dans ses articles pointus un panorama de l’underground fascinant. Pour découvrir ses secrets de fabrication, Les Musicophages sont partis à la rencontre de Vincent, aux manettes de l’association bretonne depuis vingt-cinq ans.

Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?

Salut, je suis Vincent, j’ai cinquante ans. J’ai découvert la musique punk en 1983, vers l’âge de treize ans. À la fin de mes études, j’ai eu la chance de bosser dans une radio associative de Caen, Radio 666. Pendant cette période, j’ai eu deux groupes de musique et quand je suis arrivé à Rennes, en 94, ma passion c’était déjà de faire fabriquer des disques. C’est ma rencontre avec le groupe Mass Murderers qui m’a permis de réaliser cette démarche de façon authentique, puisque je suis devenu manager du groupe qui tournait énormément les week-ends et avait pas mal de supporters.

C’est à partir de cet évènement que Mass Prod’ est né ?

Oui, on a créé la Mass Productions de façon officielle en 1996. Nous avons commencé, en 95, par créer des disques pour le groupe et organiser des concerts avec Barket’s Records, une association de Rennes. Depuis vingt-cinq ans qu’elle existe, la Mass Prod’ a fait son chemin en produisant trois cents disques et plus de trois cents concerts. L’association a donné du travail à une dizaine de personnes depuis 1996, et je suis même son plus ancien salarié puisque j’ai signé mon premier contrat en 98.

Quel est ton lien avec le fanzinat ?

Le fanzinat et moi, c’est une longue histoire. J’ai découvert les fanzines et les feuilles d’infos vers l’âge de seize ans. J’ai commencé à écrire des articles au début des années 90 pour le fanzine de Radio 666. J’écrivais des billets sur les groupes punks anglais que j’aimais, comme les Ruts ou Stiff Little Fingers, mais aussi des comptes-rendus de concerts de tournée en Bretagne. La Mass Productions s’est développée et j’ai commencé à collecter beaucoup d’extraits de fanzines et les press-books des groupes pour la promo du label. J’étais amené à en lire très souvent à une époque où internet n’existait pas encore. Mass Prod’ achetait parfois des encarts publicitaires dans des fanzines ou magazines, comme Punk Rawk qui était un média très important pour notre réseau punk français à l’époque. Il avait été créé par un passionné, issu du fanzinat, c’était un magazine professionnel qui présentait aussi bien les « petits » groupes français que les « grands » américains. Vers 2008, Punk Rawk s’est arrêté et les fanzines se sont développés sur internet, même s’il en reste pas mal sur papier.

Numéro spécial de Punk Rawk édité en 2018, dix ans après la fin de sa publication

Qu’est-ce qui a déclenché la création de Punkulture ?

On avait des échanges réguliers avec le fanzinat, puis un jour de 2014, avec le vice-président de Mass Prod’ et ami Yannick, on discutait de la chance qu’on avait de vivre cette aventure depuis vingt ans. L’idée de créer un fanzine a émergé. C’est parti d’une petite blague, une étincelle entre copains, et aujourd’hui on se retrouve avec huit numéros. En sept ans, on a beaucoup évolué depuis le numéro initial, je crois. Aujourd’hui, on a une pagination bien remplie d’infos, toujours en couleur avec de la photo, mais avec un contenu plus intéressant et profond.

L’intérêt de Punkulture, c’est un travail collectif, proposer à une dizaine de vieux amis de la scène punk et d’horizons différents d’écrire : ceux qui ont soixante ans et écoutent du punk depuis 77, les jeunes, les collectionneurs, les voyageurs… Pour chaque numéro, on essaie de mettre un petit coin du monde sous les projecteurs. La Birmanie, la Finlande, ou bien Toulouse dont la scène punk m’a beaucoup plu ! C’est le fruit de nos expériences personnelles et cela donne j’espère un contenu riche avec cette belle équipe. Nous avons fait le choix de rester sur une publication par an, ça nous laisse plus de temps pour la distribution. Cela n’est pas facile d’élargir nos dépôts-ventes et notre réseau de distribution, c’est la raison pour laquelle nous avons commencé à diffuser sur Toulouse en 2020 seulement, maintenant que nous comptons un membre qui y habite.

Reportage sur la scène punk en Birmanie, Punkulture 5

Pourquoi est-ce aussi difficile de distribuer et de diffuser son fanzine ?

Les frais d’envoi de la poste constituent un frein et il faut qu’une personne ait envie de faire le suivi dans chaque endroit. Maintenant, nous avons quelques correspondants à Bordeaux, Toulouse, Chambéry, Clermont-Ferrand, Paris. Les gens qui écrivent pour le fanzine prennent un stock et le distribuent chaque année, c’est beaucoup plus facile pour nous. Une des difficultés d’aujourd’hui, c’est qu’on passe beaucoup de temps sur nos réseaux sociaux, et que pour se procurer des fanzines au format papier, il faut prendre conscience de leur existence. Depuis le début nous ne proposons pas d’abonnement pour rester libre. Si un jour on ne peut pas sortir de numéro pendant deux ans, on n’aura pas de justifications à donner à nos correspondants. La distribution se fait petit à petit et aussi grâce à des labels français spécialisés comme Dirty Punk, un label de l’est qui existe depuis plus de vingt ans ou Une vie pour rien, label axé sur la musique oi! et ska de Nantes. D’année en année, ça s’affine et c’est très agréable.

Qui sont les rédacteurs de Punkulture ?

Ils sont très heureux comme moi de pouvoir participer à cette aventure, et j’ai sous les yeux le sommaire du numéro 8 avec un dossier sur la Russie. Il y a Redj de Malestroit qui aime chroniquer des disques et réaliser des interviews de groupes français actuels et passés, Jean-Noël Levavasseur qui écrit aussi pour Abus Dangereux depuis longtemps et est journaliste chez Ouest-France, Bertel de Rennes a son label de oi!, Primator Crew, et pour Punkulture 8 il a écrit sur la scène oi! Russe. Samuel Etienne alias Seitoung est conférencier sur l’histoire des fanzines et a publié Bricolage Radical, un documentaire papier sur la fanzinat dont il a sorti deux volumes.

Sommaire de Punkulture 8.

Le numéro 8 accueille un invité spécial, Olivier Fenestraz, qui n’interviewe que des gens qui ont plus de cinquante ans pour son blog « Never Mind The Wrinkles » qui signifie « on s’en fout des rides ». J’ai pris cinquante ans cette année, et c’est comme ça que j’ai été amené à le rencontrer. Il a vécu pendant dix ans à Moscou et fait un portrait de la scène de la ville telle qu’il l’a connue. Il y a aussi Marcor de Bruxelles qui est fidèle depuis le départ, dans les années 90 il publiait Aredje, feuille d’info et label. On s’est croisés il y a plus de vingt ans sur les concerts et quand on a créé Punkulture ça paraissait logique qu’il participe, d’autant qu’il a une écriture originale où il nous retrace son année de concerts (sauf pour 2020 !). Il y a Blam-Blam de Rennes, qui aime les groupes avec une touche garage, Tortue du label Ronce Records que je croise chaque année au festival Zikenstock dans le Nord de la France, Leo qui a aussi l’émission de radio et le fanzine 442ème rue, il aime écrire des articles biographiques sur la scène punk-rock 77. Mumu de Béziers a son label Has Been Mental, elle a été chanteuse dans La Meute et La Bande à Kaader.

BB Coyotte de Paris réalise des interviews et crée des dessins à partir de découpages et collages. Steph et Marylène de Rambervilliers (88) ont leur label Déviance et leur émission radio, axé punk hardcore et un second label nommé Kanal Hysterik, pour parler des groupes français comme Diego Pallavas. Laurent de Bordeaux avait son fanzine L’Oreille Cassée dans les années 90, il aime le punk-rock alors que Hugauze de Montpellier est dans le hardcore, il a vécu pendant des années aux États-Unis. À chaque numéro, nous avons une rubrique sur les groupes féminins, et le dernier numéro met à l’honneur Manon Labry, l’auteure de Riot Grrrls: Chronique d’une révolution punk féministe dans une interview. Il y a encore dans l’équipe le Doc Beer Beer avec ses chroniques sur le ska, il est le chanteur du groupe ska-rock Beer BeerOrchestra. Au niveau des chroniques, dans la mesure où ça reste dans l’esprit punk, il n’y a pas trop de limite musicale.

Compilation « Girlz Disorder » éditée par Mass Prod

Combien de temps faut-il en moyenne pour réaliser un numéro ? Quels sont les secrets de fabrication de Punkulture ?

C’est un petit cycle. Début septembre, j’écris un mail aux correspondants pour qu’ils me dévoilent le sujet de leur article, à m’envoyer pour fin décembre. Il y a toujours quelques retardataires alors je repousse jusqu’au 15 janvier. Agnès, notre service civique de cet hiver, s’occupe de « rafraîchir » la mise en page, ce qui apporte de la nouveauté dans la façon de présenter les articles. Une fois que tout est relu et que les fautes d’orthographe ont été chassées (argh!), nous passons commande à l’imprimerie pour que le fanzine puisse sortir en mars ou en avril. À partir de ce moment, c’est l’envoi des paquets aux correspondants pour qu’ils les distribuent et tout va très vite. Quand on reçoit les cartons, ça repart aussitôt à Béziers, Nancy… Nous avons la chance d’avoir un ami qui travaille sur Paris et fait des allers-retours souvent. Il distribue Punkulture dans les principaux points de vente comme Parallèles, la librairie alternative parisienne connue depuis des dizaines d’années. De juin à août on a trois mois de repos, puis on relance la machine.

Ça, c’est le planning de 2020, un peu différent des autres années, parce qu’avant le fanzine sortait à la fin de l’année. Avec le confinement en mars, les gens s’ennuyaient beaucoup alors on a décidé de réaliser le numéro plus tôt que d’habitude. L’idée c’est de sortir un numéro par an alors que ce soit en avril ou en novembre, ce n’est pas grave.

Lors de chaque nouveau numéro, Punkulture est édité à mille exemplaires, ce qui est énorme pour un fanzine aujourd’hui. J’ai rencontré plusieurs fanzineux qui me racontaient leurs difficultés pour écouler le stock, ce qui ne semble pas être le cas de Punkulture.

C’est vrai que c’est beaucoup, même si le numéro 7 n’a été tiré qu’à sept cent cinquante exemplaires. Quand on regarde les tarifs d’imprimerie, il y a peu d’écart entre cinq cent et mille, c’est aussi le cas quand on fait fabriquer les albums. Pour avoir cinq cents disques, tu vas payer mille euros, alors que pour en avoir mille, tu n’as que deux cents euros à ajouter. En plus de ça, si l’on n’imprime que cinq cents Punkulture le stock s’écoule trop vite, or notre objectif c’est de pouvoir offrir des fanzines à tous les participants, les groupes qui sont en photos, interviewés, ou qui ont un de leur disque chroniqué. Pour chaque numéro, un dessinateur crée la couverture, il n’est pas payé mais reçoit un stock. Il nous reste encore des exemplaires du premier numéro sorti il y a sept ans et à chaque nouvelle parution, des gens commandent l’intégralité de la collection. C’est donc agréable d’avoir toujours les premiers en stock.

Mille exemplaires, ça n’est pas si énorme quand on voit que Chéribibi est tiré à deux mille cinq cents ou trois mille exemplaires. Un magazine comme Punk Rawk était imprimé à plus de vingt mille exemplaires à l’époque, mais il touchait un public plus large, était distribué dans les kiosques. On a essayé de diffuser Punkulture par l’intermédiaire de notre distributeur de disques, Coop Breizh, qui est connu en Bretagne. Le fanzine ne rentrait pas dans la case livre ni disque (même avec le CD présent dans les N°4 et 5) donc c’était ingérable, et la mise en vente par un réseau plus large dans les kiosques serait trop exigeante, donc on va rester Do It Yourself ! Ça n’est pas exclu qu’on fabrique de nouveau mille Punkulture, mais pour le prochain on va rester à sept cent cinquante.

Punkulture 5 avec sa compilation

Vous avez intégré une compilation CD à partir du numéro 4. Est-ce que c’était une idée que vous aviez depuis le début ou qui s’est développée par la suite ?

On ne voulait pas mettre de CD du tout ! (rires) En 2016, nous avons organisé un festival où nous avons perdu vingt mille euros. Notre ami Manu du Studio Camembert, qui adore enregistrer les live, avait ramené sa table de mixage et enregistré tous les groupes du week-end de cette Fiesta La Mass. Sans budget après ce festival très déficitaire, nous ne pouvions pas sortir la compilation, mais Manu est tellement passionné qu’il a mixé les morceaux. Nous nous sommes donc retrouvés avec ce CD compilation en 2017, et comme les finances de l’association remontaient et que le numéro 4 de Punkulture était en train de prendre corps, nous avons décidé de mettre le disque en cadeau avec le fanzine. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé emballé à la fin du numéro, ça avait de la gueule, mais c’était compliqué à emballer. On voulait que le disque ait vraiment sa place dans le zine, avec une pochette, un autocollant…

Pour le numéro suivant, nous avons gardé l’idée, mais cela rend le fanzine rigide, on ne peut pas le plier à cause du CD. Avec ce numéro 5, il s’agit d’une compil’ où il y a tous les groupes qui sont dans le fanzine : des groupes obscurs des années 80 qui n’ont jamais sorti de morceaux, la scène punk hardcore féminine du Brésil ou d’Indonésie… À partir du numéro 6 on voulait conserver l’idée d’un fanzine facile à transporter, à distribuer, et surtout on voulait que ça reste à cinq euros donc on a lâché cette histoire de disque. La formule des deux derniers numéros va rester la même : cent pages avec une petite couche de vernis sur la couverture pour donner un côté brillant.

La collection intégrale de Punkulture est est libre consultation aux Musicophages.

Retrouvez la deuxième partie de l’interview Punkulture ici.

Retrouvez toute l’actualité de Mass Prod ici et

Pour plus de musique : massprod.bandcamp.com

D’un zine à l’autre – L’ interview Dead Groll

« Le fanzine, c’est le magazine que tu te passes sous le manteau, une alternative à la presse officielle. »

Les Musicophages inaugurent une nouvelle rubrique dédiée à l’actualité des fanzines. Plongez au cœur d’une série d’entretiens avec les passionnants créateurs de ces publications papiers artistiques, libres et loufoques… Pour cette première entrevue, nous avons donné rendez-vous à Éléonore Rochas, qui a créé le fanzine Dead Groll, consacré au punk et au garage. Interview certifiée sans langue de bois !

Peux-tu te présenter et nous dévoiler l’histoire de ton fanzine Dead Groll ? Comment as-tu eu l’idée de le créer ?

Je traîne mes savates dans le milieu musical depuis que j’ai 14 ans, à Périgueux, où j’ai assisté à mes premiers concerts et monté mon premier groupe avec des copains. On avait créé un petit fanzine avec Anthony (Blank Slate, Snappy Days) et Delphine (activiste de la scène punk rock bordelaise aujourd’hui). Il s’appelait Kids Of The Black Hole, en référence à la chanson de The Adolescents. On n’a fait qu’un seul numéro, mais cette expérience m’a plu alors j’ai voulu faire mon propre zine, Dead Groll. Je suis partie neuf ans à Toulouse où j’ai continué le fanzine à une fréquence variable. Et me voilà de retour à Périgueux, où je viens d’être embauchée à la salle de concert, le Sans Réserve.

Kids Of The Black Hole, le premier fanzine d’Éléonore

Le nom Dead Groll est un clin d’oeil aux chaussures usées pendant les concerts. Sur la couverture tu décris le fanzine comme un « primitif punk zine »… De quoi s’agit-il ?

Le « primitif punk zine » c’était une accroche du superbe Didier Progéas (dessinateur-punk-rockeur toulousain), qui est à l’origine des quatre premières couvertures. J’ai aimé, j’ai gardé. Quand au titre, Dead Groll fait référence à Dave Grohl, le batteur de Nirvana, qui joue maintenant dans le groupe dont je ne suis franchement pas fan, d’où le “Dead Grohl”. Et le changement de “Ghrol” en “Groll » est en clin d’œil aux pompes défoncées, aux converses usées, aux Doc Marten’s délavées.

Dans les premiers numéros, tu t’occupes de la majeure partie de la rédaction et de la réalisation du fanzine, mais peu à peu, de nouveaux collaborateurs apparaissent, une évolution se dessine. Qui sont-ils et comment fonctionnez-vous ?

Pour les huit premiers numéros, je m’occupais du sommaire et de la ligne éditoriale (si tu me permets d’utiliser ce terme carrément pompeux), des articles et de la mise en page, puis je demandais aux personnes intéressées dans mon entourage d’écrire un papier. C’est pour ça qu’à chaque numéro, des contributeurs différents ont répondu à l’appel. En revanche, Hervé Labyre, de Périgueux, écrit pour le fanzine depuis le début et je l’en remercie, il m’a pas mal soutenue ! Pour le dernier numéro, ça a été totalement différent car j’ai laissé les “chroniqueurs/auteurs” choisir leur article. Une sorte de carte blanche. De belles plumes du rock’n’roll se sont prêtées au jeu. Un gros merci à Alain Feydri, Patrick Foulhoux, Marc Sastre, Nicolas Mesplède, Joël Calatayud, Jeff de la maison d’édition les Fondeurs de briques, Pierre-Jean, Bog Mallow, Jack Breton, Dom Génot, Stéph des Jazz Goules et j’en passe… Ils ont bien soutenu le bouzin et sont chauds pour continuer… ça y est, je crois que j’tiens une belle équipe !

Tu as créé Dead Groll en 2015, et 9 numéros ont été publiés depuis. Le modèle a évolué entre le numéro 8 et le numéro 9, puisqu’il est passé d’un format A5 à un format A4 bien plus épais. Quelles sont les différentes étapes de réalisation du fanzine ?

Ce changement a eu lieu pendant le confinement. Plus de temps, plus de choses à dire, l’envie de faire autre chose. C’était l’occasion de relancer le fanzine, lui donner un nouveau souffle car le dernier numéro datait de trois ans déjà. Branchée sur fréquence zéro, je ne me suis jamais imposée de contrainte quant à la parution du zine.

J’ai envoyé un mail aux personnes succeptibles de participer et au fur et à mesure que je recevais les articles, je les mettais en page sur Indesign. Il y a eu plusieurs relectures et corrections. Le travail de collecte des articles et de relecture a pris environ un mois et demi. Un énorme merci d’ailleurs à Nico qui a écrit pléthore d’articles dans ce numéro et qui a relu le fanzine de nombreuses fois et de A à Z (contrairement à moi qui n’ait pas cette patience et minutie).

Pour ce numéro 9, on a expérimenté une nouvelle forme : mettre une première version du Dead Groll en libre accès sur Internet, avec des liens sur les photos sur lesquels tu peux cliquer. Quand on lit un fanzine, on n’a pas forcément l’ordinateur à côté et on ne pense pas toujours à aller écouter les groupes ensuite. Avec cette version c’est plus pratique, on peut survoler les pages et cliquer sur les cases qui permettent de faire des découvertes. On a eu là-dessus de nombreux retours positifs. Dans un second temps, la version papier qui coûte cinq euros est arrivée. C’est plutôt cool de donner un aperçu du contenu du fanzine en ligne et si ça plait, de pouvoir le commander ou de l’acheter (parce que, ouais, c’est carrément super chiant de lire un fanzine sur un écran).

As-tu envie de poursuivre avec ce format-là ou as-tu envie de revenir à l’ancien, plus old-school ?

Les huit premiers numéros étaient en format A5, des petits formats de poche. Le numéro 9 est passé en A4. C’était un peu aussi un clin d’œil à Dig It!, ce dernier numéro étant d’ailleurs dédié à Gildas Cospérec, son fondateur. Je pense que cette formule-là marche mieux : on gagne en crédibilité. Le fanzine passe peut-être moins inaperçu. Pour la suite, je pense conserver ce format. Mais j’aime aussi le côté poche, en noir et blanc, fait à “l’arrach’ avec des fautes dedans”. J’aimerais bien en faire un autre… plus PUNK ! Oh mais ça tombe bien un nouveau con-finement nous tombe sur la gueule… ça va peut-être être l’occasion. Il pourrait s’appeler “Muselière” (haha).

À combien d’exemplaires ce numéro a-t-il été tiré, et où le distribues-tu ?
Je commence avec 50 exemplaires, et j’en réimprime au besoin. Il ne faut pas se leurrer, même si les gens adhèrent au projet, ça ne veut pas dire pour autant qu’ils vont aller se le procurer. Il n’y a pas grand monde qui achète des fanzines aujourd’hui, et même les groupes qui sont interviewés ne se donnent pas toujours la peine de les chopper. À Toulouse, j’ai distribué Dead Groll chez les principaux disquaires : Armadillo, Vicious Circle, Croc’Vinyl et au Laboratoire. Je l’ai laissé à La Démothèque à Périgueux car, j’y tiens, c’est un fanzine périgo-toulousain : mes deux villes Rock’n’Roll !

Les interviews et les articles ont parfois un langage oral marqué, très punk, sans langue de bois. Est-ce qu’on peut y voir une volonté de transcrire une parole que même la presse musicale spécialisée ne révèle pas ?

Le fanzine prends le contre-pied du magazine type Rock’n’Folk ou autres Rolling Stones. Il n’y a pas de censeur, ses pages ne sont pas réservé à une “élite”. Le fanzine, c’est le magazine que tu te passes sous le manteau, c’est une alternative à la presse officielle. Avec un fanzine tu peux tout dire, dans le fond et la forme. Des fanzines écrits tout à la main, d’autres en collage, en dessin, en poésie… Il existe un éventail tellement large de superbes choses qui se font de part le monde… Le fanzine c’est la liberté !

Tu attaches une importance centrale aux scènes indépendantes locales, et tu n’hésites pas à te déplacer dans la région. Est-ce que ces rencontres ont fait évoluer ton regard sur ces structures vitales pour la musique indépendante ? Qu’as-tu appris à leur contact ?

Énormément de choses! J’ai commencé à fréquenter la scène punk-rock, assez jeune, à Périgueux avec des gens plus âgés, donc j’étais entourée de mentors ! Le constat ? Un putain de vivier de groupes et beaucoup d’initiatives rock’n’roll. Et tout ce tissu associatif ayant comme fil rouge le “Do It Yourself” : une culture alternative menée de front par de beaux personnages locaux et passionnées jusqu’en dessous des ongles… Les fanzines, les cafés-concerts, les répétitions dans les garages, les premiers concerts, et tous “ces grands” qui impressionnent ! C’était juste tellement géant pour être nommé. Franchement, quelle plus belle ligne de vie ? Organiser des concerts et faire jouer des groupes inconnus au bataillon, mais dont tu es archi-fan, (en se débrouillant sans aucune aide financière, sans faire aucun profit voire en étant même le plus souvent à perte, si ce n’est “toujours”) pour faire bander entre 3 et 50 personnes… c’est magique. La culture underground me fascine beaucoup. Tout le monde devrait pouvoir au moins une (putain de) fois dans sa vie mener une réflexion sur “l’indépendance”. C’est un si beau concept, mais qui peine tellement à (re)trouver sa place dans la société actuelle.

Tu as interviewé un certain nombre de groupes cultes. Quelle est la rencontre qui t’as le plus marquée dans le fanzinat, et pourquoi ?

J’ai envie de répondre que ce sont tous les groupes des deux premiers numéros qui m’ont marquée parce que c’était les premières interviews et que je prenais ces rencontres très à cœur. J’enregistrais les zicos sur mon téléphone et on discutait pendant longtemps, en buvant des bières. C’était Rock’n’Roll. La retranscription qui s’ensuivait était bien plus laborieuse, mais ces moments restent intacts. Pour citer une des rencontres qui m’a vraiment marquée , sans hésiter : THE ADICTS, un de mes groupes punk-rock favoris de la fin des années 70. C’était après leur concert au Divan du monde à Paris en 2015, 2016 peut-être ? Je sais plus. Mais c’était de la folie.

THE ADICTS : une rencontre marquante….

Ce numéro 9 rend hommage à Gildas Cospérec qui a créé le fanzine Dig It!. L’édito écrit par Alain Feydri lui est consacré. Quelle a été son influence sur ton fanzine ?

C’est un homme que j’admire énormément et que j’appréciais beaucoup. Gildas, c’était le mentor de beaucoup de toulousains. Je me souviens qu’il m’avait interviewée pour la sortie d’un numéro de Dead Groll il y a cinq ou six ans. Il a toujours été très encourageant pour la relève, touché par les nouvelles initiatives. Dès que les jeunes rockeuses et rockeurs organisaient des concerts (au Ravelin, le plus souvent, the best place ever in Toulouse) il diffusait toutes les infos, en parlait à la radio, et faisait le taf de promo bien comme il faut. C’était un activiste impressionnant, une référence dans la scène rock-garage internationale, un altruiste, une âme bienveillante.

Qui a réalisé le graphisme très flashy de la couverture du numéro 9 ?

Ma pomme. Quelqu’un d’autre devait la réaliser, mais ça n’a pas pu se faire, alors je m’en suis occupée. J’ai dessiné, peint et photographié, avant d’utiliser un logiciel pour retoucher les contrastes, un peu à la Do it yourself quoi ! C’est pas très académique, mais je sais pas trop faire autrement. Photoshop ? J’essaie mais j’oublie instantanément. Les ratures, les débordements sont visibles. Ce n’est pas propre. Et tant mieux !

Couverture de DEAD GROLL #09 réalisée par Éléonore

On peut lire certains articles mentionnant le confinement. Est-ce que cette période t’a donné des impulsions d’écriture pour Dead Groll ? Des textes poétiques ont fait leur apparition dans ce dernier numéro…

Tout à fait, et j’aimerais que chaque nouveau numéro ait son lot de nouveautés. Dans le prochain Dead Groll, il y aura la suite du “Mâle”, le poème de Marc Sastre, qui est en deux parties. J’aimerais créer une rubrique cinéma, des encarts décalés. Un pote fait de la BD aussi… Pourquoi pas de petites histoires complètement barrées ? L’idée est toujours la même : féderer les savoir-faire de chacun pour faire un. Je n’ai plus envie que Dead Groll ne se résume qu’au rock’n’roll. Je ne veux pas d’un fanzine trop genré ou élitiste. Dans le numéro 9, il y a un article sur une chanteuse soul, et je veux pouvoir continuer cette ouverture sur d’autres esthétiques…

Que peut-on te souhaiter de meilleur pour l’avenir ? Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs de cet article ?

Que Dead Groll déploie ses ailes aux quatre coins de la terre… (rire). Que le fanzine prenne un peu plus d’ampleur, qu’il acquière une micro renommée et qu’il puisse un jour être distribué au niveau national , dans le réseau des disquaires indés. Ça serait top !

Retrouvez toute l’actualité de Dead Groll ici et !

À l’Est, il y a du nouveau (une introduction à la scène musicale tchèque)

Episode 2 : Amelie Siba

Je suivais les aventures musicales d’Amelie Siba depuis quelques mois déjà quand j’ai eu l’occasion de la rencontrer. Arrivée à Prague le rendez-vous est pris, un mercredi après-midi…et à vrai dire je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Le projet est très jeune (tout comme la personne qui le porte d’ailleurs, le jour et l’heure de la rencontre ne sont pas anodins..) mais malgré cela, en moins de deux ans, l’artiste a réussi à sortir déjà pas mal de morceaux et surtout un album, paru il y a quelques mois. Bref, cette histoire a l’air intéressante et je suis curieuse d’en apprendre plus sur cette musicienne en herbe.

Je retrouve donc Amelie dans un café du quartier de Letná et, rapidement, nous commençons à parler de ses influences. La jeune femme explique que ces dernières varient beaucoup mais gardent tout de même une base constituée de bedroom-pop et de musiques telles que celles de Slowdive et Mazzy Star. D’ailleurs la chanteuse de ce dernier groupe, Hope Sandoval, « est vraiment impressionnante, c’est quelqu’un qui m’inspire beaucoup » déclare Amelie Siba.

Bon, les influences, c’est fait et si la réponse est plutôt classe elle est loin d’être inattendue pour toute personne ayant un minimum écouté les morceaux d’Amelie Siba. Non, ce qui m’intrigue le plus avec cette musicienne c’est de voir à quel point elle a déjà créé et sorti autant de morceaux et autres opus en deux ans à peine. Lorsque je lui expose ma pensée, la chanteuse me répond humblement qu’elle a simplement rencontré des personnes – quand ces dernières n’étaient pas déjà à ses côtés avant le début de cette aventure – qui lui ont permis de développer son projet…m’est avis que cette artiste a surtout su, avec une certaine maturité, s’entourer des bonnes personnes, ce qui paraît bien prometteur pour la suite.

Dye My Hair – Amelie Siba

Cependant, Amelie n’en reste pas moins une adolescente et, malgré tout, cela se ressent dans les paroles de ses chansons. En effet, la plupart de ses morceaux, même si cela évolue au fil du temps, tournent essentiellement autour du sujet de l’amour. La chanteuse sourit quand je lui demande les raisons de cet intérêt particulier : « Pour être honnête, je me suis également posé la question et à un moment j’ai même essayé, en quelque sorte, de modifier cela mais je n’ai pas vraiment réussi…je crois que c’est un sujet qui travaille beaucoup les gens de mon âge (elle a 17 ans, ndlr) donc, au final, ça ne me dérange plus pour le moment. »

Lorsque je lui demande quels groupes et salles de Prague aller voir, la jeune femme hésite et finit par parler d’endroits tels que la Meet Factory, le Vagon Music Pub & Club et Underdogs ainsi que les groupes Dukla, Branko’s Bridge et Purplefox Town.

En parallèle de sa vie de lycéenne, Amelie Siba a sorti son premier album Dye my hair (voir vidéo ci-dessus) en mai dernier, un opus en dix morceaux où l’alliance guitare-voix nous emmène dans l’univers sensible et doux de la jeune Tchèque.

A suivre donc.. !

Retrouvez Amelie Siba sur Facebook et Instagram !

Photo ©Katerina Guić

A l’Est, il y a du nouveau (une introduction à la scène musicale tchèque)

Episode 1 : Market

Le hasard des rencontres et des voyages m’a amené à faire plusieurs séjours à Prague ces dernières années. J’y ai croisé des expositions, des lieux, des personnes, des points de vue, de la beauté, des pavés, des tramways…et puis quelques concerts, forcément. Au fur et à mesure, j’ai découvert le bouillonnement de cette ville pleine de ressources (..et de collines dont les sommets régalent les yeux, mais ce n’est pas le sujet). Je suis rentrée avec des souvenirs plein la tête et l’envie profonde de parler de tout cela : il se passe des choses sur la scène musicale de ce petit pays au centre de l’Europe et il est grand temps que nous allions y tendre une oreille ! Je suis donc allée à la rencontre de musicien-ne-s tchèques afin d’en savoir plus là-dessus.

Cette fois-là le rendez-vous était pris, dans un bar animé du quartier de Vinohrady, avec deux membres du groupe Market, première formation de cette série d’articles…

-Est-ce que vous pouvez présenter rapidement le groupe (ses membres etc) ?

Jakub : Alors il y a moi, Jakub, je joue de la guitare et des claviers, Market c’est aussi lui (montrant son acolyte en face de lui), Pavel, il s’occupe des synthés et euh…

Pavel : …des samples

Jakub : Oui..après on a Andřé qui est le bassiste puis Marek qui est le batteur et Šimon qui est au chant et à la guitare…et voilà notre joyeuse bande !

-Depuis quand jouez-vous ensemble ?

Pavel : Je pense qu’on a officiellement créé le groupe en septembre…2017 et on a fait notre premier concert en février 2018. donc oui ça fait à peu près deux ans. Aussi, en mai dernier, on a sorti notre premier album Art Star et puis..

Jakub : ..on a fait quelques dates depuis et c’est tout !

Pavel : Oui, on a juste sorti un single et je pense que c’est tout !

-Quelles sont vos inspirations (pas forcément musicales) pour créer vos morceaux ?

Pavel : Je pense que c’est très varié…et je crois que je peux aussi parler au nom de Šimon avec qui je compose les morceaux, parce que c’est pareil pour lui : on écoute vraiment beaucoup de styles différents. C’est vraiment ça, on ne s’est jamais dit « notre musique devrait sonner comme tel groupe » ou « on va faire de l’électro ou autre ». Non, la phase de composition s’est toujours déroulée naturellement. Donc je dirais que ce qui nous inspire c’est la musique, de manière générale.

Jakub : Je ne pense pas qu’il y ait un seul genre musical que l’on n’écoute pas…

Pavel :…à part la country

Jakub : J’aime la country ! J’ai acheté un album de country samedi dernier (on avait trop bu)…

Pavel : Je sais ! Je disais ça pour rire ! En fait un seul genre que je ne pourrais vraiment pas qualifier d’influence c’est le reggaeton mais à part ça…

-Comment vous composez vos chansons du coup ? Est-ce que vous avez un schéma qui revient régulièrement par exemple ?

Pavel : Pas vraiment..mais je dirai qu’en général c’est moitié moitié entre Šimon et moi. Par exemple je commence à composer une partie de l’instru et je l’envoie à Šimon qui va écrire les paroles et, à partir de là, on va faire des allers-retours. Après on va peut-être proposer une démo aux autres qu’on va retravailler tous ensemble.

Jakub : Après on ne va pas leur dire « non, ça c’est nul, on recommence » ! (rires) Juste se réapproprier nos parties pour que ça sonne plus juste pour nous.

Pavel : Mais c’est pas vraiment un processus précis et non modifiable, c’est très variable.

© Bára Gadlinová

-Comment vous présenteriez la scène musicale pragoise à quelqu’un qui y est complètement étranger à cela ?

Jakub : Tout d’abord, il faut dire que c’est de mieux en mieux et de plus en plus développé d’année en année. Chaque année il y a de nouveaux groupes qui sont meilleurs que les précédents. Je me souviens quand j’avais 21 ou 22 ans, il n’y avait pas vraiment de musiques d’ici que j’aimais écouter mais maintenant, de nouveaux projets qui apparaissent régulièrement. Donc, oui, ça devient de plus en plus intéressant… Tu as pas mal de formations qui font du rock à guitares mais aussi des producteurs d’électro, de techno et de dance, beaucoup de DJs avec des styles très différents…beaucoup de nouveaux clubs qui ouvrent aussi.

Si je devais présenter cette scène à quelqu’un qui ne connait pas du tout Prague, je lui conseillerai juste d’aller se balader dans différents clubs et salles de concerts qui proposent différents styles de musique.

Pavel : En même temps je ne pense pas que Prague est une ville avec une seule facette, avec une chanson/un groupe/genre musical très identifié-e et qui pourrait la représenter. Ce n’est pas comme Berlin par exemple.

Jakub : Je dis toujours que Prague est un melting pot musical. Les gens vont aller visiter Berlin, Amsterdam ou Londres (toutes ces villes qui brassent plus de monde, qui ont des scènes plus développées) et s’en inspirer. Du coup, ici il y a plein de courants musicaux différents mais rien n’est « au top » si je puis dire… par contre ça devient de mieux en mieux au fur et à mesure que le temps passe.

Pavel : Peut-être que la techno est au-dessus quand même, on a une très bonne scène techno ici et je ne parle pas seulement de Prague mais un peu partout dans le pays, notamment à Brno par exemple…mais on doit encore trouver notre place dans le paysage international, on n’a pas vraiment de style précis qui pourrait marquer l’identité de la ville…

Jakub : ..Mais c’est bien pour toi par exemple, comme ça tu peux découvrir des artistes qui jouent des morceaux issus de courants très différents tout en restant dans la même ville !

-Et du coup comment vous vous sentez au sein de cette scène ?

Jakub : Je ne crois pas qu’on ait vraiment une place précise. Certaines personnes disent qu’on fait partie de la scène rock et, c’est pas contre eux, mais j’ai l’impression que c’est juste pour mettre une étiquette sur ce qu’on fait alors que notre musique est un mélange de différents genres. Oui, on joue avec des guitares mais on ne peut pas nous résumer à cela. Ça nous ramène à la question précédente en fait : je pense que la scène musicale pragoise est très variée et tou-te-s les musicien-ne-s se rencontrent. C’est un petit monde… et je ne crois pas qu’on ait une place spéciale.

Pavel : Je ne pense pas non plus… au début, pas mal de gens nous ont classés dans la grande famille, un peu vague, de l’indé…mais en même temps on ne peut pas reprocher ça au gens. Quand on écoute une chanson, on va juste, instinctivement la relier à ce que font d’autres artistes que l’on connait.

Jakub : Voilà…mais en même temps on ne se préoccupe pas trop de tout cela. C’est cool si les gens écoutent notre musique, viennent nous voir en concert etc… mais on ne se soucie pas vraiment de savoir si on rentre bien dans des cases précises.

-Quelles sont les meilleurs endroits pour écouter/découvrir des musiques à Prague ?

Pavel : Je dirai le Fuchs2, qui a ouvert il y a environ un an, Underdogs qui est…

Jakub : …Underdogs est un endroit plus underground qui accueille plusieurs styles de musique de la pop comme du hardcore ou encore de l’électro bien sûr. C’est un vieux sous-sol (d’où le nom !) …et c’est vraiment une bonne salle !

Après cela dépend du style de musique que tu veux aller voir évidemment. Il y a aussi les grosses salles comme le Roxy.

Pavel : Il y a aussi des endroits comme Forum Karlin…qui n’accueillent pas que des concerts, ils font aussi office de théâtre etc

Jakub : 007 aussi ! C’est un peu comme Underdogs… sauf que ça existe depuis quelque chose comme trente ou quarante ans (en réalité le club vient de fêter ses cinquante ans), c’est assez mythique.

Pavel : Sous le régime communiste, c’était l’un des rares endroits (voire le seul) où l’on pouvait voir jouer des groupes de rock du bloc de l’Ouest.

Jakub : On peut aussi trouver de très bons clubs en dehors de Prague, dans d’autres villes, comme à Brno…Ah et Café v Lese est sympa aussi !

Et pour finir, est-ce que vous avez des projets pour les mois à venir ?

(Ils hésitent, se concertent)

Jakub : Bon…on travaille sur de nouveaux morceaux mais on ne peut pas vraiment en dire plus pour le moment.

Retrouvez la musique de Market ici ou

L’esprit poète de Lidwine de Royer Dupré

Après deux ans d’absence, Lidwine de Royer Dupré nous a accordé un entretien sur son EP Nocturne qui sortira le 20 juin et sa métamorphose musicale, sous le signe de la poésie, de la sorcellerie et de la nuit!

La chanteuse suivie depuis ses débuts par un public fidèle avait annoncé que son album ALIVE sorti en 2017, qui proposait des morceaux de ses précédents opus réarrangés, serait son dernier. Toujours aussi pointilleuse, Lidwine s’est attelée à la réalisation de Nocturne en solitaire, et s’est confiée sur la découverte d’un livre sur la Normandie, où elle s’est installée depuis plusieurs années, qui a bouleversé son processus de création. Pour cet opus, elle a abandonné la harpe au profit de sonorités électroniques, délivrant des chansons en français au concentré poétique. Comment Lidwine de Royer Dupré a-t-elle élaboré ce cheminement ?

Dans votre nouvel EP Nocturne, vous chantez pour la première fois en français. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?
C’est la lecture du livre La Normandie romanesque et merveilleuse : traditions, légendes et superstitions populaires de cette province d’Amélie Bosquet qui m’a inspiré ces chansons. Ça n’avait pas de sens pour moi de faire l’album en anglais car le livre est écrit en français et fait référence aux légendes normandes. Il y avait une correspondance, une logique à écrire en français. Auparavant, je chantais en anglais pour raconter des histoires personnelles et ça n’est pas le cas de Nocturne.

Comment l’idée singulière vous est-elle venue de créer un album à partir de cet essai ?
J’ai été emportée par la lecture de ce livre et le reste s’est fait naturellement. Cet ouvrage aborde des légendes variées et j’ai fait une sélection en fonction de celles qui, personnellement, m’intéressaient. J’y ai beaucoup travaillé.

En écoutant « Chasse Proserpine » on perçoit votre intérêt pour la sorcellerie et le féminisme, pouvez-vous nous en parler ?
Il me tenait à cœur d’entretenir ce lien et de défendre cette cause. La force féminine est rattachée à la puissance de la terre, de la nature et c’est un élément qui transparaît dans l’œuvre d’Amélie Bosquet. Cette écrivaine est une contemporaine de Flaubert, une femme comme George Sand, et au long du livre elle rappelle que l’Église a exterminé les forces païennes et que la religion a restreint la liberté des femmes.

Dans Nocturne, ces références à la répression des femmes sont accentuées grâce à la dimension organique qu’il y a dans vos textes, tout particulièrement lorsque l’on écoute « Fée » dont le pouvoir d’évocation des mots est puissant.
C’est amusant que vous parliez de « Fée » parce que je me souviens très bien comment cette chanson est née : j’ai trouvé les paroles en marchant dans ce que l’on appelle les « chasses », qui sont des chemins en Normandie. J’ai conçu cette chanson comme une poésie car les paroles sont des vers pour moi et le texte s’est posé sur la musique à la manière d’un poème.

Y a-t-il un ordre précis pour écouter votre EP ?
Pour moi , il a un ordre car je l’ai composé en fil continu avec ce que l’on appelle du « field recording » : des enregistrements de bruits naturels. Je l’ai conçu comme une balade nocturne où l’on peut rencontrer différents personnages juste avant « Aube », titre du dernier morceau. Mais pour autant chacun est libre d’écouter les morceaux dans l’ordre qu’il désire, je ne veux pas dicter une écoute ! Ce qui est intéressant dans la musique et dans une œuvre en général, c’est la manière dont chacun se l’approprie.

Vous semblez focalisée sur la tombée du jour…
Je suis attachée au côté nocturne parce qu’il est incorporé aux animaux de mauvaise réputation, les chats errants, les hiboux, que l’on associe à la sorcellerie. Initialement, je voulais appeler mon album « Nocturnes » au pluriel pour englober cette multitude d’êtres, ces animaux qui vivent la nuit. Au-delà de ça, la nuit, nos pensées sont différentes, nous concevons le monde sous un autre angle, et c’est à ce moment-là que se déroule le sabbat des sorcières.

Justement, de sorcellerie, l’esthétique de « Chasse Proserpine » en est imprégnée, quelles ont été vos influences ?
C’est essentiellement la lecture qui a pu m’aiguiller. Dans la bibliothèque où je vais, il y a un fonds régional où j’ai pu me renseigner sur les procès de sorcellerie qui ont eu lieu au niveau local. J’avais annoncé que j’arrêtais la musique parce que je pensais n’avoir plus rien à dire mais en travaillant sur ce projet, je me dirigeais vers une voie inédite, alors j’ai réalisé le projet tout seule. Habituellement ça n’est pas moi qui m’occupe du mixage, je suis devenue plus autonome et j’ai marqué ce changement en ajoutant en extension à mon prénom Lidwine mon nom de famille. J’ai envie d’adopter la même approche pour travailler sur tous mes autres projets à venir et je me sens moins dépendante techniquement. Je pense que sera plus lo-fi, moins propre, mais c’est ce qui me convient de pouvoir créer en y prenant du plaisir.

Et la harpe dans tout ça ?
J’ai abandonné la harpe pour cet album, et j’ai tout réalisé avec mon ordinateur. La seule source acoustique provient des bruits naturels que l’on peut entendre. J’ai par exemple enregistré les sons de mes chats en train de se bagarrer. L’ambiance dont je suis la plus fière est celle du morceau « Esprit Tempête », que je vous conseille d’écouter au casque pour mieux entendre la pluie et l’orage. Le but était de donner une impression physique. Le travail effectué en solitaire pour cet enregistrement m’a permis d’évacuer le stress qu’il me procure habituellement.

Sur cet album, vous alliez un lyrisme intimiste à votre puissance vocale, avez-vous envisagé de faire des concerts ?
Je trouve l’exercice de la scène trop stressant donc je ne ferai pas de concerts. Transposer l’atmosphère de l’album sur les planches serait trop onéreux. C’est une libération car j’ai envie de me consacrer à la production. Tout ce qui me plaît, c’est de créer, composer et mixer en solitaire.

Pour annoncer le EP, vous avez publié des vidéos très courtes de paysages plongés dans la pénombre, avez-vous prévu de tourner d’autres clips ?
Les vidéos sur Facebook sont des teasers pour prévenir les gens qui écoutaient déjà ma musique que j’allais composer quelque chose de totalement différent. Je pense réaliser deux autres clips dans l’esprit de ceux qu’on peut déjà voir sur YouTube avec des images se mouvant un peu comme dans un tableau. Dans l’idéal, j’aimerais qu’il y ait une vidéo pour chaque chanson mais cela dépendra du temps dont je disposerai.

http://www.lidwine.com/

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Parlana part III / Interview

parlana interview

Notre chroniqueur Omar Wild termine son reportage avec une interview du créateur de Parlana :

Trois questions à Jody Vagnoni, créateur de Parlana.

Tu es Italien, comment as-tu eu l’idée de créer un événement tel que Parlana en Bolivie ?
J’ai vécu et voyagé dans plusieurs parties du monde et à chaque fois je cherchais à rencontrer les habitants du pays, car je savais que ma perception du pays, en tant qu’étranger, était limitée.
Je trouvais ce lien très fort entre un étranger et des locaux, car l’étranger peut changer son point de vue sur la culture du pays, et les locaux peuvent comprendre les questionnements de l’étranger.
J’appelle ce lien une « co-construction »… Puis j’ai atterri en Bolivie en tant que bénévole et j’ai connu beaucoup d’autres voyageurs qui cherchaient à communiquer. J’ai alors créé une réunion, comme un café linguistique en Europe, mais je voulais lui donner un nom original en Quechua, la langue locale. « Parlana » veut dire « parlons », sa sonorité est compréhensible par tout le monde. Cela a commencé tout petit mais ça a très vite grandi car je ne voulais pas limiter l’événement au simple échange linguistique; il y a beaucoup de belles choses cachées en Bolivie, je voulais que l’événement devienne une occasion de découverte de la culture… C’est devenu une grosse gestion qui jongle entre sortie culturelle et teuf! J’aime cette ambivalence entre le fait de se cultiver et se détruire. En Bolivie, aucun rendez-vous, même religieux ou autochtone, ne peut finir sans fête et sans destruction, fête et boisson.

Le tourisme de masse est très récent en Bolivie, avec des bons et des mauvais effets. Qu’en penses-tu ?
La Bolivie a un énorme avantage avec ses territoires que tout le monde connaît et ceux qui sont inconnus. Ce qui est connu, c’est une sorte de zone de confort, La Paz, Salar de Uyuni, le Lac Titicaca. Très peu de voyageurs vont dans les villages et les vallées. La plupart sont juste de passage et veulent enchaîner les pays d’Amérique Latine. Mais ce qu’on ne mentionne pas, c’est l’impact que ce pays a sur les voyageurs étrangers. La plupart viennent ici avec de petites attentes et repartent en ayant vécu une expérience bien plus riche que celle vécue dans d’autres pays. Ici on peut pratiquer un tourisme alternatif de bonne qualité car rien n’est encore systématisé et l’expérience vécue sera unique, où tout reste encore à découvrir et à explorer, par rapport aux autres pays du continent.

Quels sont les prochains projets de Parlana en Bolivie et dans le monde ?
La Bolivie est un pays énorme et il manque encore plein de services touristiques, comme les visites urbaines, la valorisation de la culture locale, le service personnalisé. Parlana est un service alternatif. Nous avons un nouveau projet qui s’appelle Parlana Experience et qui a déjà gagné deux prix comme meilleure start up en Bolivie. Il s’agit d’une plateforme où les résidents proposent de partager leur savoir-faire avec des voyageurs. Ces résidents s’appellent les « gurus ». Il y a le guru culturel, festif, sportif, explorateur, féru de gastronomie, artisan, spirituel, etc. Ces personnes ont leurs passions, leurs expériences et leur vision de la Bolivie, qu’ils veulent partager avec des voyageurs. Par exemple, je suis un « guru culturel » et je fais des retraites de cinq jours dans la vallée. Certaines agences proposent ce même type de services, mais elles n’ont pas un guru qui propose un service personnalisé, sur mesure, où il partage sa vie avec toi, et à un prix moindre, fixé par le guru… Ce n’est pas réservé qu’aux jeunes guides. Par exemple, un de nos bénévoles a fait découvrir le lieu de vie d’une femme paysanne avec qui tu vas récolter des légumes et cuisiner un plat, puis tu vas te baigner dans la rivière qui passe à côté de sa maison. Cette femme est devenue un « guru » depuis. Et ça n’existe ni dans une agence touristique, ni dans Trip Advisor, Lonely Planet, ou autre site.

Omar W.

Crédits photo: Adrian Cardozo

Parlana part II / Interview du DJ Santander

parlana bolivie

La suite des pérégrinations de notre chroniqueur Omar, en plein festival linguistique, une interview du DJ Marco Santander à la clef.

… Pendant les cris de minuit, la batucada anime les sauts du public et le Dj fait une pause. J’en profite pour monter sur la scène interviewer Marco Santander, le DJ qui a la responsabilité d’enflammer les gens avec son électro house teinté de sons tropicaux…

– Hey Marco, c’est quoi ton but comme DJ ?
– Mon but, c’est de jouer avec l’énergie du public. J’essaie d’impulser de la joie, de l’euphorie, pour que ça devienne un moment inoubliable.
– Toi qui es un jeune DJ, comment trouves-tu la scène nationale bolivienne aujourd’hui ?
– La production nationale est grandissante, surtout dans ma ville, Santa Cruz. Malheureusement on manque de soutien pour se produire. Il n’y a malheureusement que de la musique commerciale jouée dans les bars; nous les autres artistes, nous devons nous auto-produire et travailler dur pour nous faire connaître mais on y arrive.

– Pour nos amis voyageurs qui viennent ici, qu’est-ce que tu conseilles d’écouter ?
– Si vous venez en Bolivie, jetez une oreille sur la musique traditionnelle de la région amazonienne, car c’est celle dont on parle le moins. Ecoutez par exemple « el Trasnochador » une chanson folklorique de Santa Cruz avec beaucoup de sentiments et de sens ».

Je laisse Marco se remettre aux platines car la batucada vient de finir. Ici s’arrêtent mes interviews, le reste de mes enregistrements étant des cris d’excitation, je vous laisse imaginer… La Parlana aura réussi son pari, marquant une génération des 20-30 ans qui espérons, changera la manière de voyager des voyageurs d’aujourd’hui. C’est en tout cas un moyen parfait pour découvrir la culture et la musique du pays et je vous invite à assouvir vos élans de curiosité en cherchant des infos sur les groupes cités dans cet article et sur la Parlana, présente dans 4 villes en Bolivie, ainsi qu’en Argentine et Italie.

Retrouvez la suite des aventures, avec l’interview du créateur de Parlana.

Omar W.

Crédits photo: Adrian Cardozo – www.facebook.com/adriancardozofotografia

« Parlana » en Bolivie, échanges culturel et musiques festives !

parlana bolivie

Si le nouvel an est une occasion pour fêter l’arrivée d’une nouvelle année pleine d’opportunités, pour les Musicophages et OMAR, notre chroniqueur aventurier bolivien ça a été l’occasion de vivre une expérience musicale unique au monde au travers de l’événement PARLANA, ou comment faire la fiesta à l’étranger entouré d’étrangers. Voici la chronique musicale et festive de notre baroudeur musical parti explorer les sons modernes de l’Amérique Latine, sur place svp!

Il y a en ce moment une mouvance qui va révolutionner nos manières de voyager dans le monde. Le collectif Parlana veut accomplir tous vos rêves de jeune voyageur: découvrir la culture locale, rencontrer les habitants, rencontrer d’autres voyageurs, faire la fête, faire des activités uniques et connaître des lieux qui sortent du cadre habituel des agences de tourisme.
Dans la ville de Cochabamba, en Bolivie, impulsé par Jody, un volontaire italien désireux que voyageurs et locaux se rencontrent crée en 2014 la Fondation Parlana, qui chaque mardi organise des échanges linguistiques dans les bars de la ville. Au départ on s’attend à un « café linguistique » où l’on va s’asseoir pour pratiquer son anglais… Que nenni! Jody a bien compris l’esprit de la Bolivie, où chaque événement se solde par un concert, une danse, et une bonne part de drague… la fête quoi. Et la formule colle parfaitement aux attentes des jeunes voyageurs étrangers qui ne rêvent que d’une chose, sortir de leur auberge pour rencontrer des gens et vivre une expérience unique. C’est pour nous l’occasion de découvrir la scène moderne du pays.

J’ai eu l’occasion de couvrir le « Parlana 2018 – New Year Experience », ou une énorme fête dans la campagne de Cochabamaba au Centre de la Bolivie, un camping, pas moins de 7 DJ de musique tropicale et électro, une batuccada ; le tout arrosé par un open bar jusqu’à minuit !

Armé de mon appareil photo, mon badge de reporter et mon dictaphone, je me suis lancé à la chasse de boliviens et d’étrangers désireux de partager leur point de vue sur la musique bolivienne et sur les rencontres des autres cultures.

La soirée commence doucement, les gens galèrent à planter leur tente dans l’obscurité (le soleil se couche à 18h30 en Bolivie). Alors je vais parler avec les organisateurs de la fête. Je tombe sur Tamy, jeune chilienne souriante, chargée de l’accueil du public. « Je suis du Chilli, mais je me sens comme une bolivienne, ce pays est génial ! » s’ exclame-t-elle. « A Cochabamba il y a un lieu pour chaque rang social, tandis qu’à Parlana nous sommes mélangés, et les participants savent qu’ils peuvent être eux-mêmes ». Confirmation avec Sheyla, cameraman de la soirée : « Pour les boliviens la Parlana ça veut dire pouvoir se connecter avec d’autres cultures sans avoir besoin de voyager, car tout le monde ici ne peut s’offrir un billet d’avion. Et cette année ça va être trop bien car il y a plusieurs dj pour les goûts de tout le monde ». Profitant que Sheyla tient son appareil, je me fais tirer le portrait par elle, et par Adrian, photographe officiel qui a eu la gentillesse de nous partager les clichés que vous voyez.

La soirée avance et lorsque le bar gratuit ouvre, tout le monde se rue dessus pour avoir son Chuflay (LE cocktail du pays). Je rencontre Ludivine, française, chargée de communication de Parlana : « Si vous venez en Bolivie, vous devez écouter de la Saya Afro, j’adore les concerts de Saya, c’est très traditionnel. Je vous suggère aussi d’écouter Crapula et Octavia, les meilleurs groupes de Rock du pays » (ndlr: Octavia est l’un des piliers de la musique actuelle bolivienne depuis 25 ans). Plus tard dans la soirée j’aborde des groupes de toutes sortes, boliviens et européens. Quelqu’un hurle au micro que la fiesta está bien rico (la soirée est trop bonne). Je rencontre Alejandro, franco-américain, ayant pas mal voyagé entre les continents :
« Je conseillerais aux français qui viennent dans ce pays de venir avec un esprit d’ouverture et d’humilité car les habitudes des boliviens sont très particulières. Je vous conseille d’écouter Azul Azul, qui et le groupe qui a créé La Bomba, un tube mondial. »

Retrouvez demain, la suite des aventures de notre chroniqueur Omar avec une interview du DJ Santander et du créateur de Parlana Jody Vagnoni.

Omar W.

Crédits photo: Adrian Cardozo – www.facebook.com/adriancardozofotografia

Cuarteto Tafí, les voix de l’Argentine toulousaine

Cuarteto Tafí interview musicophages

De tous les groupes latinos qui écument les bars et les festivals de Toulouse, le Cuarteto Tafí est l’un des seuls à avoir transformé la culture argentine avec douceur et originalité. Le résultat ? Des concerts passionnés que ce quatuor joue avec une finesse mélodieuse. C’est aussi l’un de seuls à avoir sur son compteur 3 albums, dont le dernier Semillas, paraitra le 10 Février 2018. Si vous ne les connaissez pas encore, faisons les présentations en compagnie de la chanteuse, Léonore qui a répondu à 3 questions clés pour les Musicophages.

Les Musicophages : « Cuarteto », on comprend, mais qu’est-ce que cela veut dire « Tafí »???

Léonore : Tafí est le nom d’une ville au Nord de l’Argentine, Tafí del Valle. Berceau du folklore, elle est perchée dans la montagne, dans la province de Tucumán. Tafí est un petit village qui vit entre les nuages et la brume, dans une vallée qui est comme suspendue entre la terre et le ciel, avec une empreinte historique forte forgée de résistance et de luttes indiennes. Elle accueillit bon nombre de compositeurs et inspira beaucoup de chansons populaires de part sa géographie mais aussi son histoire, rattachée à la musique traditionnelle.

Vous faites de la musique du nord-ouest argentin, pourtant l’Argentine possède un territoire énorme. Pourquoi avoir choisi cette partie précise d’un si grand pays?

Au début de notre rencontre, nous voulions rendre hommage au folklore du Nord ouest argentin, injustement méconnu ici en France. Lorsque l’on dit musique argentine, on pense au tango mais presque jamais aux zambas et aux chacareras. Pourtant elles ont forgé l’identité de la musique et construit le chemin de ce qui s’appellera le « folklore ». Elles sont rattachées à une zone géographique, aux espaces ruraux, aux problématiques liées aux paysans, à la terre, la récolte, l’amour aussi, le temps, la musique, la famille. Loin d’être conservatrices, ces musiques ont questionné la place de l’homme et de la femme dans son travail, la rudesse du travail, mais aussi la beauté de l’amour et la poésie des paysages. Atahualpa Yupanqui, Horacio Guarani, Mercedes Sosa, la famille Carabajal nous ont inspiré et accompagné durant tout ce chemin musical.

Vos chansons portent beaucoup de sens, il est question d’exil, d’injustice sociale, de la valorisation des cultures traditionnelles… que pensez-vous des artistes latino-américains connus en France, qui ne sont célèbres que pour une jolie mélodie et sons entraînants?

Aujourd’hui nous avons trouvé notre propre résonance musicale, l’essence de la musique argentine s’est mélangée à nos propres essences, à nos identités et ont donné un style propre et original qui mêle avec douceur et folie des sons afros, grecs, espagnols avec toujours un substrat argentin! Trois albums nous accompagnent aujourd’hui, nous en sommes très heureux! En tant qu’artistes, nous nous devons de questionner le monde qui nous entoure, l’interroger dans nos textes et accompagner aussi bien que mal un contexte politique et social qui est fragile et injuste. Mais aussi parler des mouvements porteurs d’espoir et de luttes permanentes en Amérique latine. « Les jolies mélodies et sons entraînants » sont éphémères, se las llevará el viento, et ne répondent qu’à une exigence commerciale et parfois politique, ils ne font que caresser le cœur et les oreilles, par contre les chants profonds et visionnaires se déposent à jamais sur la peau et nous accompagnent toute notre vie, comme une berceuse, une vielle cassette qui résonne dans les cuisines où nous avons grandit et nous rappellent combien ces musiques font partie de nous. Ecoute Gracias a la Vida de Violeta Parra, Ojalá de Silvio, Latinoamérica de Calle 13, Sólo le pido a Diós de Gieco, Zapata se queda de Lila Downs! Ces musiques, hymnes presque! font désormais partie de nous et feront à coup sûr grandir nos enfants!

Le rendez-vous est donné à Paris le 10 Février, pour le lancement du troisième opus, dans le cadre du festival « Au Fil de Voix ». Les toulousains devront attendre le concert du 8 mars, au « Rex ». Mais vous pouvez déjà écouter certains des morceaux et voir des vidéos sur le site internet du groupe, voyage sans retour assuré…

http://www.cuartetotafi.com/

Par Omar Wild.

Crédit photo : Guillian Diez