L’Eurovision engagée d’Hatari

Qui est Hatari, le groupe iconoclaste qui a déjoué les règles de l’Eurovision en manifestant son soutien au peuple palestinien ? En utilisant le télé-crochet pour dénoncer la guerre qui sévit dans le pays, le trio prouve que la musique pop peut avoir un impact sur la politique.

La finale de l’Eurovision s’est déroulée à Tel-Aviv, en Israël, alors que les affrontations avec la Palestine plongent le territoire dans le chaos. Si certains habitants se sont félicités d’être les hôtes d’un concours célébrant la paix dans le monde, de nombreux palestiniens se sont insurgés contre cet accueil deux mois après de venimeux conflits à Gaza, en appelant à boycotter le télé-crochet placé sous haute surveillance. Si l’ensemble de l’événement s’est déroulé dans le calme, et dévoilait une programmation musicale peu diversifiée, Hatari est sorti du lot en proposant un style de musique différent et en réagissant à la cause palestinienne.

Au cours du soixante-quatrième concours de l’émission, le trio s’est démarqué des autres candidats en dérogeant au règlement qui exige que le contenu des chansons soit apolitique. Si l’Islande n’a jamais remporté le télé-crochet, les musiciens originaires de Reykjavik ont décroché la dixième place de la célèbre audition – devant la France qui figure en quatorzième place – en interprétant un morceau dans leur langue originale, alors que beaucoup de participants prennent le parti de chanter en anglais. Créée en 2015, la formation se définit ouvertement comme « anticapitaliste » et a sorti un EP en 2017. Début 2019, c’est avec le nouveau morceau «Hatrið mun sigra» (« La haine vaincra ») que la bande se présente à l’Eurovision et est élue par le public islandais à 54,36 % des suffrages. Si elle était d’abord rétive à participer au concours, elle considère la visibilité qui lui est accordée comme un moyen d’expression pour dénoncer l’oppression dans le pays accueillant la cérémonie en 2019.

Au premier abord, les téléspectateurs peuvent se laisser surprendre par l’esthétique BDSM arborée par Hatari et la singularité de leur musique « electronicore », un genre peu connu du grand public hérité des scènes EBM, industrielles et gothiques, auxquelles le trio emprunte aussi bien les codes fétichistes que les sonorités. C’est le message politique de la chanson qui permet aux candidats de sortir de l’ombre. En effet, leur chanson diffuse un message de mise en garde contre la haine s’accroissant en Europe et désire faire prendre conscience au public du danger que la violence fait naître, grâce à sa participation au télé-crochet à une heure de grande écoute. Sensibles au conflit israélo-palestinien, ils brandissent une banderole pro-palestine à la fin de l’audience que la sécurité s’empresse de confisquer, alors qu’ils avaient érigé un peu plus tôt dans la soirée le drapeau LGBTQI. Les gestes politiques sont proscrits du concours, et les huées de l’auditoire peu convaincu par ce parti pris ne tardent pas à se faire entendre.

La dénonciation d’Hatari est corroborée par la performance de Madonna, qui défendait le titre « Future », un inédit de son opus à paraître Madame X le 14 juin prochain, en présentant deux danseurs main dans la main dont les blousons affichaient les drapeaux des deux pays. Lorsqu’elle entame « Like A Prayer », la chanteuse internationale effectue un parallèle détourné entre la Shoah et le conflit israélo-palestinien. Elle reçoit un accueil incendiaire de la part de l’ UER (Union européenne de radio télévision) pour avoir intégré des éléments politiques omis des répétitions à sa prestation. L’ampleur politique de cet événement est sans précédent dans l’historique de l’Eurovision.

Le thème de l’émission de 2019 était « Dare To Dream », et si les islandais pointent du doigt l’effondrement d’un rêve qui ne semble pas accessible, force est de constater qu’ils remportent haut la main la palme de ceux qui osent afin qu’un jour peut-être, leur rêve éclose grâce à une musique engagée.

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