D’un zine à l’autre – Guillaume Gwardeath

Activiste acharné du fanzinat, Guillaume Gwardeath a édité de nombreux fanzines (Bougl, Extra Jazz) et prêté sa plume à d’incontournables publications (Abus Dangereux, Kérosène). Il a sillonné l’Hexagone pour aller à la rencontre des artisans de la presse alternative actuelle. En résulte FANZINAT, un exultant documentaire où se côtoient rap et punk, littérature, graphisme et football. Le tout enrobé dans un cocktail bien frappé à base de colle, de ciseaux et de papier.  Rencontre avec celui qui se définit comme un « observateur passionné ».

Guillaume Gwardeath

Comment as-tu découvert les fanzines ?

Dans une boutique pour hardos. Au milieu des bandanas et bracelets à clous, il y avait Possessed By Speed, un fanzine créé par des fans locaux de speed metal. Impressionné par quelques pages mal photocopiées, j’étais frappé par la possibilité qu’ils aient fait la publication eux-mêmes. Je les ai contactés et j’ai intégré leur équipe. Il habitaient le village d’à côté, certains allaient être au lycée avec moi. Ça a été une découverte, un coup de cœur, une immersion.

Possessed By Spead numéro 7

Quel lien entretiens-tu avec le support fanzine ?  

Je l’adore. J’ai noué avec lui une connexion physique proche du lien amoureux. Mes fanzines sont avec moi quand je dors, dans une bibliothèque qui est le premier meuble près de mon lit. Je peux tendre le bras pour en lire un avant de me coucher. J’entretiens aussi une relation émotionnelle faite de nostalgie et d’intérêt constant. La nostalgie voudrait qu’on se fige sur une époque sacralisée, regrettée, et qu’on ne jure que par ce passé révolu. Or j’ai toujours acheté des fanzines et je continue à le faire. Je me rends dans des salons. C’est un rapport affectif continu.

Comment est née l’envie et l’idée de réaliser le documentaire FANZINAT ?

FANZINAT est dû à une impulsion originelle de Laure Bessi. Elle est venue visiter la Fanzinothèque de Poitiers dont j’étais directeur, et je lui ai dévoilé l’univers des fanzines. En tant que journaliste, elle s’est interrogée face à la motivation à toute épreuve de ceux qui les créent, mus par leurs seules passions et non par la perspective de voir leurs piges rémunérées. Comme il n’y avait pas vraiment de documentaires qui traitent le fanzine dans son ensemble et les spécificités de la scène française, elle m’a dit : « pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ? »

Les réalisateurs de FANZINAT : Guillaume Gwardeath, Laure Bessi, Jean-Philippe Putaud-Michalski.

Sur quels critères se sont portés le choix des intervenants ?

J’avais dressé une liste de 200 personnes intéressantes et Laure m’a dit que j’étais complètement dingo ! (rires) Il a fallu arrêter notre choix sur une vingtaine de participants. On a fait en sorte d’éviter de se piéger nous-mêmes en ne convoquant que des vétérans. Le film explique que le fanzinat n’est pas qu’un média du passé, donc c’était important de montrer qu’il y a du sang neuf. On voulait éviter qu’il y ait une domination masculine écrasante car tout le devant de la scène du fanzinat des années 80 et 90 était occupé par des mecs. Un autre critère était l’éclatement géographique, avec des gens de Saint-Étienne, Montbéliard, Tours, Saint-Malo, etc…. Il nous tenait à cœur d’exposer la diversité des types de fanzines. Nous ne voulions pas parler que de rock. On est allés chercher d’autres thématiques qui ont surpris des spécialistes, comme les fanzines de rap avec Bursty 2 Brazza ou Gazzetta Ultra, sur le mouvement ultra lié au football (ndlr : les ultras sont des supporteurs soutenant de façon fanatique leur équipe fétiche lors de compétitions sportives).

Le film accorde une place de choix à la scène actuelle, qui émerge avec internet et les réseaux sociaux. Quel regard portes-tu sur cette nouvelle vague ? 

Ce sont de nouvelles pratiques. La définition classique du fanzine ne fonctionne plus dès lors que ce fanzine est produit par un élève des Beaux-Arts dans le cadre de son travail scolaire. Il y a une querelle des Anciens et des Modernes à ce propos, mais le fanzine est un objet mouvant qui n’a pas de cahier des charges. Tout un pan de ce nouveau souffle artistique « post Beaux-Arts » est relié à l’histoire du fanzinat, car il s’inscrit dans la pratique de la micro-édition et de l’auto-édition, incarnant une frange de la population qui estime son art et sa culture sous-représentée.

Le documentaire expose aussi la frontière ténue entre fanzinat, journalisme et livre (d’artiste).  Comment, de rédacteur de fanzines, devient-on journaliste ou auteur, comme l’illustre ton propre parcours ? 

Le fanzinat est une bonne école pour le journalisme. Frank Frejnik (créateur du fanzine Violence et rédacteur en chef de Punk Rawk) explique que créer son fanzine a été un stage pratique pour apprendre des recettes qui sont aussi celles du journaliste : aller chercher l’info, mener une interview, assurer le contact avec les attachés de presse, etc. L’élément commun c’est la passion pour l’écriture. Écrire de manière professionnelle est une des continuités de la rédaction de zines. J’avais travaillé pour la branche musicale de Vice, Noisey, et le rédacteur en chef, je crois, trouvait que les journalistes issus d’écoles spécialisées étaient trop formatés. Il voulait renouveler la rédaction avec des anciens du fanzinat qui avaient une écriture plus personnelle et dont il connaissait le style. Le fanzinat est un vivier pour ça.

Interview de Marsu et de Thomas des Burning Heads pour FANZINAT

Tu es également en cours d’écriture d’un livre consacré aux fanzines. 

L’idée c’est de faire une histoire orale en donnant la parole à ceux qui ont contribué au fanzinat, et non pas de s’exprimer à leur place. Il y aura des interviews où ils feront le récit de leur passage dans le fanzinat, mais aussi des archives de journaux ou d’émissions de radio afin d’inclure ceux qui sont morts. Une partie anthologique sera dédiée à la reproduction de couvertures et de pages intérieures de zines.  Il y aura des choix drastiques car on ne peut pas couvrir la totalité des publications, mais j’ai espoir que le livre puisse offrir un aperçu de la production de fanzines en France depuis leur apparition jusqu’à nos jours.

En tant qu’auteur, tu apprécies particulièrement l’écriture d’histoires orales. Qu’est-ce que tu affectionnes dans ce format ? 

J’apprécie la démarche journalistique : voir les gens, leur poser des questions, rapporter leurs réponses. Ensuite j’évite de trahir leurs propos en les réexprimant. Je ne suis pas fan des ouvrages se mettant à la place des acteurs qui narrent l’histoire. Je peux ne pas aimer leur style. J’ai des doutes quant à la véracité de ce qui est raconté, tandis que les propos directs d’un témoin expriment sa version, avec ses mots. Je suis plus à l’aise avec le maniement de ce matériau brut.

L’histoire orale des Burning Heads et de tout un pan de la scène française indépendante des années 90, par Guillaume Gwardeath et Sam Guillerand

Tu as longtemps travaillé à la Rock School Barbey, salle de concert bordelaise emblématique. Quel a été ton regard sur le monde du live en tant que programmateur ? 

Si on veut rester fan d’un groupe, il vaut mieux ne pas le voir dans ses mauvais jours, être témoin de ses caprices et de ses exigences. On peut déchanter ! Heureusement il y a des gens fantastiques à la hauteur de leur réputation. C’était une expérience intéressante mais je ne me serais pas vu programmateur toute ma vie. C’est un métier où il est bon de se renouveler. Le piège c’est de trop rester en place et c’est un reproche que je peux faire à la profession. La programmation n’est pas une sinécure. Je suis ami avec de nombreux programmateurs et je vois bien qu’ils souffrent. (rires)

Quelle est l’ultime astuce DIY que tu aurais envie de donner à quelqu’un ?

Faire croire qu’on fait tout tout seul, mais toujours faire avec les autres.

Extra Jazz 44 – Automne 1997

Retrouvez toute l’actualité de Guillaume Gwardeath et du film FANZINAT ici :

www.fanzinat.fr

www.gwardeath.fr

www.metrobeach.fr

Rétro Toulouse – Les années Condorcet 2/2

Le studio Condorcet, incontournable pour de nombreux artistes de variété française des années 70, est à l’étroit dans son premier local de 50m2. Il s’installe dans un ancien entrepôt de la rue Matabiau où il se lance un défi de taille : offrir aux artistes de la région une renommée nationale. Un pari gagné avec brio puisque les tubes de Francis Cabrel, Gold et Jean-Pierre Mader résonnent encore dans nos oreilles… Suite de la rencontre avec Jean-Michel Porterie, l’un des membres fondateurs du studio, qui nous livre ses souvenirs d’enregistrements.

Photo du studio extraite des archives de Jean-Michel Porterie

En juillet 1976, vous emménagez dans un nouveau studio, rue Matabiau. Avec quels artistes collaborez-vous à ce moment-là ?

On continue d’enregistrer des parisiens. Grâce à Pierre Billon, nous avons l’occasion de faire « Les filles du paradis » pour Johnny Hallyday après son concert à la Halle aux grains. Billon nous dit : « il arrive après minuit, assourdi par le bruit. Vous le faites entrer dans la cabine, vous mettez le son à fond et vous sortez. Le bruit sera terrifiant ». La star qui ne se déplaçait jamais seule arrive entourée de sa cour et d’un dobermann. Je m’exécute et je ferme les portes. C’était tellement fort que les murs du studio se sont mis à vibrer, je n’avais jamais entendu un truc pareil. Ça a fonctionné puisque après le titre est sorti.

Peu de temps après, c’est au tour de France Gall et Michel Berger de vous rendre visite.

En 77, la maison Warner nous appelle pour nous parler de leur titre « Big Fat Mama », sur lequel ils souhaitent avoir une couleur de chœurs façon gospel. Et comme ils avaient entendu qu’on avait ça à Toulouse, plutôt que d’aller courir à Nashville ou à Londres, ils ont débarqué un soir au studio. On a bossé toute la nuit pour enregistrer le titre.

Hugues Aufray est aussi resté longtemps à Toulouse.

C’est un fabuleux souvenir. En 1978, il est venu pendant un mois pour enregistrer son double-album Transatlantic. C’est Georges Augier de Moussac, un des musiciens de son équipe, qui nous l’a ramené. Il est venu avec son arrangeur André Georget et le batteur Joe Hammer, un australien qui avait beaucoup travaillé avec Balavoine. Ça a été un grand moment. Hugues avait fait son petit bureau dans un coin du studio avec sa lampe de chevet, il écrivait ses textes et il y avait toute une atmosphère… Il savaient que le studio était à eux pour un mois alors ils s’installaient vraiment. Ils avaient déballé une dizaine de guitares exposées, ça donnait un côté famille, bon enfant.

C’est à cette occasion que vous montez un petit studio maquette.

Il y avait tellement de place dans notre local, avec un gigantesque trou bétonné dedans, que Pierre Teodori et Georges Augier de Moussac ont eu cette idée. Ça a créé une espèce de pôle musical : Condorcet et en bas, un mini studio avec un petit magnéto 8 pistes, pour réaliser des maquettes. Ça drainait pas mal de musiciens de la région qui venaient travailler.

Comment avez-vous commencé à enregistrer un important nombre d’artistes locaux ?

C’est Cardona qui y a pensé. Pendant les périodes creuses, il voulait essayer de produire des artistes de la région. Il nous a proposé d’enregistrer les Gold. À mes yeux c’était des musiciens très talentueux pour reproduire des chansons déjà existantes avec leur orchestre de bal, mais c’est Jacques qui a eu le flair sur leurs talents de compositeurs.

Vous avez également découvert Francis Cabrel.

Un dimanche de 1977, avec les frères Seff, on le reçoit après son concours à Sud Radio. On fait partie du jury, et au milieu de tous les candidats, nos oreilles se dressent quand il commence à chanter. Il vient au studio – je le revois encore arriver avec ses cheveux longs qui lui donnaient un air de mousquetaire – pour nous faire écouter trois chansons. À ce moment, je comprends qu’il n’y a pas que « Petite Marie ». J’ai gardé précieusement la bande de cette première fois en studio guitare et voix, tout seul devant un micro.

Vous quittez le studio en 1982 et partez travailler au Palais des Congrès. Que s’est-il passé ensuite ?

Le studio continue de tourner, avec François et Jacques qui poursuit la production. En 1984, ils enregistrent un album avec Gold, et au dernier moment le compositeur Jean Garcia apporte un titre qui comble un « vide » sur une des faces : « Un peu plus près des étoiles ». Ça a été le carton qu’on connaît, mais très souvent, les tubes, c’est du pur hasard. C’est très rare que ce soit écrit dans une chanson quand vous l’écoutez. Ça n’arrive quasiment jamais.

Un tube, ça ne se programme pas?

Vous pouvez le penser, mais de là à savoir que ça va être un must et vendre des millions, c’est différent. À Toulouse, ça ne m’est arrivé qu’une fois avec « La maladie d’amour ». Sardou était déjà en haut de l’affiche et quand on écoutait cette rengaine, on ne pensait pas que ça pourrait ne pas marcher, mais c’est exceptionnel.

Le souvenir ultime de la vie de studio ?

Dans ce métier, les instants inoubliables ont lieu la nuit, vers trois heures du matin, quand il n’y a plus de téléphone qui sonne et que vous avez des rythmiques qui tournent magistralement bien. Tout d’un coup, vous vous retrouvez avec des musiciens dans ces atmosphères tamisées, enfumées (à l’époque ça fumait beaucoup), et là vous avez l’impression d’être hors du monde. Vous êtes dans ce bocal, complètement isolé, il pourrait y avoir une bombe atomique peut-être qu’on ne s’en rendrait pas compte…

Malgré toutes les pointures de la chanson qui se sont bousculées pour venir enregistrer à Condorcet, vous peiniez à joindre les deux bouts.

On n’a jamais pu gagner notre vie là-dessus. On était trois à bouffer de la vache enragée, avec des salaires de misère. Au bout de quelques années, on s’est dit qu’il faudrait peut-être en vivre. En plus mes deux associés avaient charge de famille, c’était le début de la fin. Quand j’ai vu le numérique arriver à la fin des années 70, j’ai constaté qu’on n’aurait jamais les moyens de se le payer. Un 32 pistes de l’époque valait le prix d’une maison, tout comme les consoles de mixage de plus en plus gigantesques, automatisées, avec ordinateur. Il fallait prendre des risques énormes.

L’aventure prend fin peu de temps après.

On n’était que co-producteurs mais ce sont ces succès qui nous ont permis de liquider la société et de partir sans aucune dette. En 86, on décide d’arrêter. Jacques avait envie de passer à autre chose. François voulait continuer le studio, mais pas dans ces conditions. Le matériel est racheté par Bernard Laville qui s’installe un studio derrière la gare Matabiau. Il l’appelle « Espace musical Condorcet », et au fil des années, il est renommé « Studio Condorcet ». C’est comme ça que l’histoire s’arrête pour nous début 87.

François Porterie et Jacques Cardona sont ensuite recrutés par Bernard Laville comme salariés dans le nouveau studio. Pierre Teodori s’impose peu à peu comme arrangeur suite au départ de Roger Loubet, parti s’installer à Paris. François Porterie poursuit son parcours jusqu’en 2006 où il fait un AVC. S’il se remet sur le plan physique, il perd l’usage de la parole et ne peut plus s’exprimer. Jacques Cardona décède d’une crise cardiaque en 2008. Après avoir quitté Condorcet en 1982, Jean-Michel Porterie travaille pendant cinq ans au studio du Palais des Congrès, avant de se reconvertir comme réalisateur de publicités pour la télévision et la radio. Il est le seul membre fondateur de l’aventure Condorcet à pouvoir encore apporter son témoignage précieux pour l’histoire de la chanson française.

Pour savoir comment l’odyssée du studio Condorcet a commencé, plongez dans la lecture de notre premier entretien ici.

Rétro Toulouse – Les années Condorcet 1/2

Dans les années 70, le studio Condorcet créé à Toulouse par les cousins Jean-Michel et François Porterie ainsi que leur ami Jacques Cardona est l’un des lieux incontournables où viennent enregistrer les stars de la variété française : Johnny Halliday, Michel Sardou, Mike Brant, Hugues Aufray, France Gall et Michel Berger. Nous avons rencontré Jean-Michel Porterie qui nous a livré la fascinante histoire du studio iconique.

Roger Loubet, Gérard Salesses, Georges Augier de Moussac et Pierre Groscolas en 1971

En 1964, François Porterie joue de la guitare électrique et fonde Le Cœur avec le chanteur Pierre Groscolas, le batteur Guy Perrin et le bassiste Gérard Pottier. Le groupe reprend le répertoire des Beatles dans les clubs en bord de mer, accompagné de Jean-Michel Porterie, passionné de technique, qui prend en charge la sonorisation et l’enregistrement. Ils répètent dans la cave du magasin « Musique & Ondes » (situé rue des Lois à Toulouse), sous le son assourdissant des pots d’échappement brandis par les jeunes gens en colère du printemps 68. Très vite, la bande délaisse les bancs de l’université pour se consacrer à la musique et, après s’être adjoint les services du talenteux clavier Roger Loubet, Le Cœur monte à Paris. Il signe un contrat avec Barclay en octobre et enregistre un album qui ne rencontre pas son public. L’expérience tourne court. Le groupe l’ignore encore, mais cette escapade parisienne lui permet de nouer des liens avec des maisons de disques qui vont s’avérer cruciaux pour l’aventure Condorcet…

Votre idée de départ était de créer un studio mobile. Pourquoi ?

Il y avait des orchestres de bals à foison dans la région toulousaine, c’était une tradition estivale dans les villages environnants. Une multitude de groupes talentueux, dont les Goldfingers (futurs Gold) ou Sentimental Trumpet, ont eu leur heure de gloire. Mon cousin François voulait créer une petite unité mobile dans une 4L ou une estafette, y installer du matériel et courir ces fameuses fêtes pour y enregistrer des orchestres. Ce projet ne nécessitait pas un investissement colossal parce qu’on était loin d’imaginer qu’on pourrait un jour monter un véritable studio.

Comment votre rêve est-il devenu réalité ?

Grâce à deux femmes exceptionnelles : Irène et Simone Porterie, notre grand-mère et notre tante. Le studio n’aurait jamais existé sans elles. Sans qu’on ait demandé quoi que ce soit, elles ont mis leurs économies à notre disposition afin qu’on puisse louer un local, au 36 de la rue Condorcet. La construction a commencé pendant l’été 1970. Nous faisions la chasse au matériel auquel nous ne connaissions rien, via l’achat de revues spécialisées et de petites annonces. C’est Maurice Van Hall, un savant Hollandais qui fournissait les studios parisiens, qui nous a branché sur du matériel professionnel, avec un magnétophone 4 pistes Ampex qui provenait du mythique studio d’Hérouville. Ce n’est pas à Toulouse que nous aurions pu l’acheter…

Pour faire fonctionner le studio à plein régime, vous formez un trio de choc avec votre cousin François Porterie et votre ami Jacques Cardona.

On avait rencontré Jacques au magasin « Musiques & Ondes ». Un super musicien qui chantait divinement bien, avec une formation de juriste pour nous apporter le côté réfléchi. Mon cousin et moi aurions été incapables de gérer une affaire. Tous les deux on assurait la prise de son, et Jacques se chargeait du contact avec les clients, en plus d’être musicien et choriste.

Comment débutent les enregistrements ?

En janvier 1971, on a commencé à enregistrer les locaux : Richard et Daniel Seff, des maquettes avec Pierre Groscolas qu’il est allé présenter à Paris. Nous avons constitué une équipe rythmique avec Paco Rosaleni et Guy Perrin (batteurs), Gérard Salesses (claviériste et arrangeur), Pierre Bénichou (guitariste), ainsi que Georges Augier de Moussac, musicien de Hugues Aufray. On apprenait sur le tas, faut pas se le cacher. On avait beaucoup d’envies mais nous n’étions pas encore des pointures en la matière.

Outre les locaux, des artistes parisiens sont venus à Toulouse dès le début.

Ils sont venus parce qu’ils avaient été recommandés auprès de types que François Porterie avait rencontré à Paris, comme Pierre Billon (fils de la chanteuse Patachou et ami d’Hallyday). Le studio était bon marché, ce qui était adéquat pour les artistes qui n’avaient pas trop d’argent. Ils venaient pour enregistrer des petites maquettes.

C’est comme ça que vous avez enregistré Dick Rivers.

En juillet 71, nous avons reçu un coup de massue lorsqu’on a su qu’il voulait venir un mois pour son premier Dick’n’roll. Il était en perte de vitesse et avait l’envie de faire un album de reprises d’Elvis Presley. Ça s’est très bien passé. À la rentrée, quand il est remonté à Paris pour défendre son album, il s’est mis à parler de nous comme d’un « Nashville toulousain ».

En 72, l’album-concept Mara de René Valère fait le buzz.

François Porterie compose des musiques sur les textes de René, et on se fait la main en travaillant sur les maquettes de cet album. Le projet est vendu à la fin de l’année à la maison Riviera, une filiale de Barclay. On enregistre la version définitive, avec la chance d’avoir un flûtiste du Capitole, Claude Cuguillere, qui met un orchestre de chambre à notre disposition, ce qui permet à Roger Loubet d’exercer ses talents d’arrangeur. On constitue une équipe de cordes et de cuivres, on commence à utiliser des violons. Cela joue en notre faveur car les artistes réalisent qu’il est possible d’enregistrer de la variété à Toulouse. On n’était pas ciblé que rock et je pense que ça a incité des gens comme Sardou à venir chez nous par la suite.

Avec cette évolution, le studio monte en puissance.

Nous avons pris un 8 pistes d’occasion qui venait du studio Davout, et de plus en plus de parisiens sont venus. Des gens totalement « inconnus » à l’époque : Louis Chédid qui venait avec son petit garçon Mathieu « M », Nicolas Peyrac, Gérard Lenormand, Hervé Christiani qui a cartonné avec « Il est libre Max ». Dick Rivers revient pour son deuxième Dick’n’Roll. Petit à petit, la rumeur court à Paris qu’il se passe quelque chose à Toulouse.

Pourquoi tous ces artistes parisiens sont-ils venus à Toulouse ?

C’est moins cher, il ne faut pas se leurrer. L’ambiance est différente. Dans la capitale tout était bien structuré : vous preniez les musiciens pour une séance de trois heures car ils courraient de studio en studio. Sans ordinateurs ni machines électroniques, vous ne pouviez pas déborder. Chez nous, la grande différence c’est que les musiciens étaient totalement disponibles. Le studio n’était loué que pour eux, ils pouvaient jouer tant qu’ils voulaient. Les gens du show-business en profitaient aussi pour s’encanailler un peu à Toulouse (rires). Il y avait une dimension très festive, une joie de vivre phénoménale. La boîte de nuit L’Ubu, qui est restée une référence pendant trente ans, était le rendez-vous de tous les artistes lorsqu’ils venaient chez nous.

L’année 1973 a été un point de bascule avec des artistes de plus en plus connus.

Nous avions investi dans un 16 pistes et sympathisé avec Alain Krief, directeur artistique et grand ami de Mike Brant. Nous avons enregistré son premier titre, « Rien qu’une larme dans tes yeux » et le catalogue de ses amis israéliens (Noam, Shuky & Aviva) qui faisaient des cartons dans la variété. Puis Sardou est arrivé avec La Maladie d’amour et ce tube a fait la réputation du studio! Patrick Juvet est descendu pour l’album Chrysalide. Il avait un problème de procès avec sa maison de disques parisienne et était venu enregistrer en cachette avec son ingénieur du son Andy Scott. Il avait un choriste avec une voix exceptionnelle : Daniel Balavoine, encore inconnu. Ensemble ils mettaient une de ces ambiances, c’était à mourir de rire.

Vous avez également enregistré des jazzmen américains.

À partir de 1972, un type des productions Black & Blue qui organisait des tournées de jazzmen de Chicago est venu faire des enregistrements chez nous. En l’espace de deux jours, ils pliaient trois ou quatre albums… On s’est retrouvés avec Mickey Baker, le premier guitariste bluesman américain à s’intéresser à la pop, à jouer avec Sylvie Vartan en Angleterre. Plus tard, dans le studio de Matabiau, on a même eu l’honneur d’enregistrer Lionel Hampton et Buddy Guy! La référence pour les rockeurs comme Clapton ou les Stones, qui l’ont invité sur scène.

La photo de la pochette de l’album Condorcet Reggae d’Antoine a été prise devant le studio.

Oui ! Il était allé acheter une bombe de peinture et s’était accroupi en djellaba pour taguer « Condorcet Reggae », devant l’entrée pourrie du studio avec les compteurs électriques. Les gens du quartier nous regardaient interloqués. Sur la photo il y a toute l’équipe rythmique et il avait décidé que ce serait sa pochette d’album. Cette semaine-là est aussi associée à la mort de Mike Brant, un très mauvais souvenir. Nous étions amis avec lui, et il venait d’enregistrer « Dis-lui »… C’était un garçon très simple, pas du tout le personnage décrit par les médias.

Pochette de l’album Condorcet Reggae

Votre chanson « Harlem Song » a aussi changé la donne pour le studio.

C’est parce que l’année 73 marque l’arrivée de nouveaux talentueux musiciens dans l’équipe : Pierre Teodori (arrangeur, guitariste, violoniste), Patrice Locci (batteur), Christian Baccioti (bassiste, compositeur, choriste à la voix suraigüe). En juillet, une maquette des disques Flèche, la maison de production de Claude François, traînait sur la console avec un morceau dans l’esprit de « Mamy Blue » de Nicoletta. Nous avons eu l’idée de le jouer avec Jacques Cardona et sa voix magnifique, une rythmique et des chœurs assez chiadés. On le fait écouter à notre ami Alain Krief qui s’extasie, appelle la Warner à Paris pour qu’on signe et ça sort sous le nom de Sweepers, « les balayeurs » (rires). À l’époque, c’était de bon ton que ce soit des Anglo-Américains, alors la maison de disques a estimé qu’il était préférable de cacher que les musiciens étaient français. Le titre a fait un carton et ce qui était très drôle, c’est que des clients venaient chez nous en disant : « on aimerait bien avoir la couleur de chœurs de « Harlem Song ». Ils ne savaient pas que c’était nous.

Vous deviez garder le secret ?

Nous l’avons caché pendant quelques mois, mais ça a fini par se savoir. Le jour où le secret a été éventé, ça a fait la réputation du studio. Ce qu’on a amené c’est une conjonction de chœurs masculins aux voix très aiguës, puissantes, qui donnaient une couleur particulière. Roger Loubet, arrangeur hors-pair, a aussi ramené des artistes de plus en plus importants.

Vous décidez de déménager dans un local plus grand. Pourquoi ?

Nous voulions pouvoir travailler jour et nuit parce que le problème de la rue Condorcet, c’est qu’au-dessus il y avait des appartements… Le premier studio était très petit, il faisait à peine 50m² avec une cabine minuscule. Quand on installait une batterie, elle repassait sur le micro des guitares alors on avait fait construire une grosse cabine vitrée sur roulettes où le batteur s’isolait. On en a installé une autre pour y rentrer les applis de guitare et de basse afin qu’ils ne polluent pas les instruments acoustiques à côté. En plus à l’époque les micros s’imprégnaient de nicotine, ça finissait très mal (rires). Le local de la rue Condorcet a été repris par Jacques Bailly qui a créé le studio Polygone ensuite.

Pour découvrir la suite de l’histoire du studio à Matabiau, c’est par ici

D’un zine à l’autre – Et si l’on chantait en français ?

Renaud Sachet partage sa fascination pour la musique en écrivant des articles pour plusieurs webzines (Section 26, Musique Journal). Les morceaux chantés en français et interprétés par des artistes du monde entier exercent sur lui une irrépressible attraction. C’est pourquoi il a décidé de leur dédier ses fanzines Groupie et Langue Pendue, ainsi qu’un label de cassettes, dont il nous dévoile les dessous dans cet entretien spécial francophonie !

Comment est née votre envie d’écrire à propos de la musique ?

Mon rapport à la musique s’est développé via la lecture de magazines. Dans ma famille, on en achetait beaucoup. Mon frère lisait Métal Hurlant, Best, Rock&folk et mon père m’achetait le New Musical Express et Melody Maker, sans doute pour que je me perfectionne en anglais (rires). À l’âge de 15 ans, j’ai découvert Les Inrockuptibles qui est devenu mon magazine de référence. Je baignais dans ces lectures et ça m’a donné envie d’écrire. Ce qui m’intéressait, c’était de chercher à savoir comment décrire la musique, donner envie de l’écouter et surtout se raconter à travers elle.

Quels sont les fanzines qui vous ont donné envie d’écrire ?

J’étais fan de The Pastels, un groupe de Glasgow. Ils avaient créé un fan-club et un fanzine, Pastelism. C’était une de mes références car, au-delà de simplement faire la promo de leur musique, ils ouvraient les portes de leur monde, dévoilaient leurs influences, les groupes qu’ils aimaient. Ils créaient un réseau et c’est ça qui me plaisait. On pouvait comprendre la façon dont ils composaient et nourrissaient leur musique, avec des livres, des films… Ça a créé une sorte de toile, bien avant l’internet. Quand j’ai commencé à écrire et à jouer dans un groupe à mon tour au début des années 90, on s’envoyait des courriers et des fanzines avec des groupes de Bordeaux, Nantes ou Toulouse. Tout ça n’était pas cimenté de façon verticale, sur le modèle de la star avec les autres derrière, mais dans une considération d’échange.

Le fanzine Pastelism.

Dans vos fanzines Langue Pendue et Groupie, vous vous consacrez exclusivement aux groupes qui chantent en français. Pourquoi un tel choix ?

C’est une longue réflexion entamée depuis mes débuts dans la musique à l’adolescence. J’ai commencé à écrire en français dans mon groupe de lycée (les Steeds) puis – je me sens bien placé pour en parler – dans tous mes groupes suivants, on a chanté en anglais. Avec le recul et les années, j’ai perçu cela comme une forme d’impasse, de croire qu’on chante en anglais alors qu’on ne maîtrise pas du tout la langue. J’ai l’impression d’avoir manqué quelque chose dans mon expression. Il y avait une retenue que je ne sens pas chez les nouvelles générations qui chantent en français sans arrières-pensées. Ils m’ont interrogé sur mon rapport à la langue. C’est comme ça que l’idée de consacrer Langue Pendue puis Groupie uniquement à ces groupes qui chantent en français est née. Il y avait aussi l’idée de se positionner en miroir de la presse anglo-saxonne qui ne parle, sauf exception, que de groupes anglo-saxons. De faire un NME à l’envers en quelque sorte.

Quels sont les artistes qui ont provoqué ce désir de se focaliser sur les groupes qui chantent en français ?

Après avoir abandonné toutes mes occupations musicales au début des années 2010 (mon groupe Buggy, le label Herzfeld), il y a eu le disque Fugue de Mehdi Zannad, puis un concert du groupe Taulard en 2014 à Nantes, qui m’ont retourné. Spontanément, ça m’a donné envie d’écrire. Je les ai contactés pour leur dire à quel point j’avais été impressionné, j’ai écrit un texte enflammé dans les commentaires de leur blog ! J’ai repris ce texte dans un des premiers numéros de Langue Pendue. J’ai un rapport de fan aux groupes. J’aime échanger avec eux sur la façon dont ils voient la musique, même si tout passe par elle avant tout.

Le numéro 1 de Groupie, paru en juin 2020.

Pouvez-vous nous parler plus en détail de la ligne éditoriale des deux fanzines ?

J’avais envie de revenir sur des groupes peu connus, qui ont eu une vie souterraine dans les années 90 ou 2000, comme le groupe de rap THC Crew, en couverture du Groupie nº7 (avril 2022). Dans le premier numéro de Langue Pendue, je consacrais une rubrique à Kid Vynnyl, un gamin qui avait fait un disque en 1988. Il était proche des Béruriers Noirs, du milieu punk des années 80 mais a eu une carrière météorite. Il a fait de la musique entre 11 et 13 ans, puis il est passé à autre chose Je me suis pris au jeu. J’ai retrouvé ses parents et j’ai fini par remonter jusqu’à lui ! J’aime raconter leurs parcours, faire une histoire contemporaine de la musique francophone un peu en direct. J’évoque aussi l’actualité des nouveaux groupes, Joni Île dont je sors la cassette en ce moment sera en couverture du n°8 de Groupie. Je trouve l’actualité très excitante. J’ai vu le mois dernier Oi Boys et Noir Boy George en concert à Strasbourg, je suis content d’être leur contemporain !

Quelles découvertes marquantes avez-vous faites en explorant le vaste monde des chansons en français ?

J’ai une passion pour les groupes japonais du début des années 80 qui chantent en français. Il y avait une sorte de fantasme – comme j’imagine, pas mal de français par rapport à l’anglais – qui produit des choses assez folles. Des japonais écrivent en français et ça devient une forme de poésie à la fois brute et surréaliste.

Vous auriez un morceau d’un de ces fameux groupes japonais à nous conseiller ?

« Souvenir Glacé » de Testpattern. Les paroles sont super belles. D’autres groupes japonais ont aussi écrit en français de cette manière, sans doute de façon phonétique, avec un français très limité. Testpattern s’est probablement débrouillé comme ça, et le résultat est vraiment touchant. Je m’intéresse aussi beaucoup aux styles qui ont des langues créoles, dans les Antilles, ou à La Réunion, ça en dit beaucoup sur la capacité plastique du français à s’enrichir, à se mêler à d’autres langues.

Vous avez également créé un mini-label de cassettes en prolongement de cette expérience musicale.

Oui, il sous-tend l’histoire du fanzine, et j’y sors à la fois des compositions un peu anciennes et des nouveautés qui sont dans cette veine, comme Paris-Banlieue, LL, Jordee… La dernière cassette que je viens de sortir, c’est Joni Île, une chanteuse qui vient de Lille. Sur Bandcamp, elle avait deux EP où elle chantait la plupart des titres en anglais, à l’exception d’un morceau en français glissé comme ça, qui rendait très bien. Je lui avais dit en rigolant que si elle composait huit morceaux en français, je les sortirai en cassette. Elle s’est prise au jeu et ça a marché. Je trouve que ses compositions ont gagné à utiliser le français, comme souvent quand les groupes sautent le pas. Même si ça n’est pas automatique, il n’y a pas de règle. C’est le risque et la beauté du truc.

Pourquoi privilégier le format cassette pour votre label ? Quel est votre lien avec ce support ?

La cassette est un objet modeste, qui a une fonction d’archivage, de témoignage à mes yeux. C’est aussi comme ça que je voyais le label quand j’ai commencé, en sortant la cassette de Kid Vynnyl. J’avais envie de faire un label rétrospectif, avec un côté historique. Les premières sources pour des choses nouvelles que j’ai eu envie de sortir n’étaient pas d’une incroyable qualité sonore et je trouvais que la cassette était adaptée. Il n’y a pas beaucoup d’exemplaires, l’objectif n’est pas d’être dans la promotion mais plutôt de marquer une étape pour l’artiste. Je suis persuadé que ça aide un musicien à avancer de rendre ses œuvres publiques, quels que soient les supports. L’acte est en soi important et permet de tourner la page, de passer à autre chose. Un objet transitionnel en quelque sorte !

Pour découvrir la première partie de l’entretien avec Renaud Sachet consacré à Lithium, rendez-vous ici.

Retrouvez toute l’actualité du fanzine et du label .

D’un zine à l’autre – Les années Lithium

Renaud Sachet est le créateur des fanzines Langue Pendue et Groupie, consacrés aux groupes qui chantent en français. Fan de la première heure du label Lithium, qui a révélé des artistes comme Dominique A ou Diabologum, il retrace dans un volumineux numéro de Langue Pendue l’histoire de la maison de disque, peu documentée jusqu’à ce jour. Regroupant un nombre d’archives impressionnant, Renaud Sachet met en lumière l’engagement d’un label disruptif qui a donné une nouvelle tonalité à la scène hexagonale des années 90, entre chanson française et rock fin de siècle. Dans cet entretien, il nous parle du lien intime qui l’unit à Lithium et nous dévoile les coulisses de ce numéro spécial…

Diabologum / Photo Valéry Lorenzo

Comment Lithium s’est-il imposé comme une référence pour vous ?

En 1991, j’ai vingt ans et j’assiste à la création du label. Il est presque intime pour moi car j’évolue au fil de ses sorties : Lucievacarme, Diabologum, Peter Parker Experience, Mendelson, Dominique A… Tous ces groupes, je les vois en concert à l’époque. Le label me passionne parce qu’il dévoile des artistes dérangeants à mes yeux, qui me confrontent à mon propre univers bâti sur tout ce qui est anglo-saxon. Lithium partage ces références, mais réussit à m’en extraire en proposant autre chose, adapté au français. J’ai acheté pratiquement tous les disques au moment où ils sortaient jusqu’à obtenir la discographie complète. Je l’ai écoutée, réécoutée, et de fil en aiguille le label a pris de plus en plus d’importance.

Quel a été le déclic qui vous a donné envie d’écrire sur le label ?

Quand j’ai créé mon fanzine Langue Pendue, consacré exclusivement à la musique chantée en français, je ne pouvais pas faire l’impasse sur Lithium. J’ai fait un dossier très léger sur le label dans le nº2. J’ai eu des retours de personnes qui ont compté pour Lithium et m’ont proposé leurs témoignages pour de futurs textes. C’est ce qui a donné lieu à ce numéro spécial qui est une version améliorée, très augmentée du premier fanzine.

D’où proviennent toutes ces archives qui parsèment le numéro ?

J’ai beaucoup conservé de cette époque : lettres, fanzines et magazines dans lesquels il y avait des interviews, des chroniques. Je voulais surtout avoir des entretiens originaux réalisés maintenant, avec le recul. Après la publication de Langue Pendue nº2 sur Lithium, des gens m’ont contacté parce qu’ils avaient des photos, des souvenirs à partager… Au fur et à mesure que grandissait le nombre d’intervenants, les témoignages sur Lithium se sont croisés de façon intéressante et j’ai pu amasser ce corpus important pour ce numéro final.

Les quatre premiers chapitres de l’ouvrage, qui reprennent des noms d’albums ou de chansons, font référence aux différentes étapes de l’évolution du label. Pourquoi un tel choix ?

Au départ j’ai pensé à une présentation à la manière d’un dictionnaire, mais ça ne me satisfaisait pas. Alors, j’ai opté pour un découpage chronologique un peu arbitraire qui résume la vie du label, avec des titres de chansons dont les mots expriment la période traversée par Lithium. « Essaie de comprendre », c’était le fait que le label se mette en place et crée de la nouveauté, comme un défi pour le public avec des références inédites. « Le goût du jour », c’est parce qu’entre 1994 et 1996, le label frôle le succès avec Diabologum et Dominique A. « L’arrière-monde » signifie le retrait du label par rapport au grand public. « Génération finale » est le titre d’un EP de Programme : on peut dire que le label montre par là son envie d’aller dans une direction très radicale. Comme un point de non-retour commercial…

Un chapitre du livre regroupe des extraits d’anciennes interviews de Vincent Chauvier, le patron du label.

J’ai longtemps échangé avec lui et j’avais envie que sa parole soit présente, mais il n’a pas voulu qu’on fasse un entretien pour Langue Pendue. Comme il avait déjà donné des interviews durant l’existence de Lithium, j’ai intégré des extraits de ces archives. C’est quelqu’un qui n’aime pas être en pleine lumière, je crois, et qui ne veut pas revenir sur le passé.

D’ailleurs même après la fin de l’écurie Lithium, ses groupes ont continué à jouer.

Vincent Chauvier a mis en selle une nouvelle génération, comme le dit Dominique A dans le fanzine. Il ne s’est pas trompé en misant sur des artistes pour qui la création musicale est aussi importante que la vie. Michel Cloup, Pascal Bouaziz, ce sont des musiciens qui continuent au-delà de Lithium. C’est un label qui s’est inscrit dans l’histoire de la musique française, comme New Rose. On peut voir aussi Vincent Chauvier comme une sorte d’Eddie Barclay. Avec une vision de la maison de disques un peu classique, à la française, mais doté d’une forte personnalité qui le rapproche aussi des labels anglais comme Factory, 4AD ou Creation.

Le fanzine trace également une belle passerelle entre Lithium et ses héritiers, en donnant la parole à trois jeunes labels. Quelle est l’influence du label dans la sphère musicale contemporaine ?

Lithium est respecté par les groupes et les labels parce qu’il s’inscrit dans un double mouvement très intéressant : cultiver sa radicalité, mais avec l’envie de tendre la main au public. C’est facile de faire un label confidentiel, avec des disques bruitistes édités en vingt exemplaires pour quelques convaincus, mais au final, ça ne changera pas grand-chose. Alors que la radicalité proposée par Lithium est différente. J’ai l’impression que le label s’est aventuré vers des terrains populaires qui l’incluent dans les mémoires de la musique française et qu’il a changé des choses, ou du moins qu’il a essayé de le faire.

Quel a été l’impact de Lithium sur les jeunes générations d’artistes aujourd’hui ?

L’influence du label est difficile à cerner car il n’y a pas vraiment de musiciens qui s’en réclament. Même si pour certains jeunes groupes avec qui j’échange, comme Poupard, l’influence est revendiquée. Il y a bien eu le phénomène Fauve, très inspiré de Programme, mais ça reste abstrait et on ne peut pas dire qu’il y ait une génération post-Lithium. C’est diffus mais on trouve des traces que ces disques ont laissé. Comme un inconscient vers lequel les groupes sont guidés, des passions secrètes ou clandestines, avec une inspiration marquée de façon un peu détournée. Les albums de Dominique A, Michel Coup, Pascal Bouaziz, Françoiz Breut ou Bertrand Betsch ont imprimé leurs marques sur la chanson d’ici. C’est un héritage assez complexe qui se retrouve dans Objet Disque ou Ici d’ailleurs. Ils font perdurer les disques Lithium en les ressortant agrémentés de bonus, et font en sorte qu’ils soient toujours disponibles.

Après Lithium, y a-t-il d’autres labels qui vous donneraient envie de créer un fanzine de cette envergure ?

Non, car j’ai une histoire spéciale avec Lithium, il y a une implication affective que je n’ai pas avec d’autres. En revanche, il y a d’autres sujets qui m’intéressent, des musiciens, des groupes, des disques auxquels j’aimerais consacrer des numéros spéciaux !

Pour découvrir la seconde partie de l’entretien avec Renaud Sachet autour de ses fanzines Langue Pendue et Groupie, rendez-vous ici.

Toute l’actu de Langue Pendue, c’est par .

Splendeurs et excès de l’hyperpop

Qu’est-ce qui rapproche Sophie, Dorian Electra ou 100 Gecs ? Ces artistes partagent une obsession immodérée pour les nouvelles technologies et la pop, dont ils s’ingénient à distordre les codes pour façonner une nouvelle esthétique, « l’hyperpop ».

L’hyperpop est un mouvement, une tendance musicale qui s’est développée avec une jeune génération d’artistes biberonnée à Internet. S’emparant des codes de la pop mainstream, elle les distord jusqu’à sculpter une esthétique excessive qui façonne une « hyper » pop. Elle ne fait pas référence à un genre musical précis, mais embrasse au contraire une diversité de sonorités issues de tout ce que l’industrie a produit au cours de ces trente dernières années.

Cette génération de musiciens s’illustre par son refus d’exploiter les arcanes d’un seul genre, préférant jongler entre toutes les références libres d’accès sur la toile : des vagues électroniques successives (eurodance, dubstep, electroclash, witch house) au courant emo souvent moqué (le crunkcore, pop-punk, screamo) de nouveau en vogue depuis l’avènement du cloudrap, né sur Soundcloud au début des années 2010, plus éthéré et lo-fi que le rap mainstream. En célébrant ces styles musicaux dévalués, l’hyperpop se joue des critiques qui essaieraient d’établir un quelconque bon goût, et exhume de l’ombre une multitude d’effets sonores qui exhaussent la pop d’une aura criarde, foncièrement chaotique.

Aux origines, le label PC Music

Pour remonter jusqu’aux racines de l’hyperpop, il faut retourner en 2013 à Londres, lors de la création du label PC Music, fondé par le producteur et musicien AG Cook. Passionné par la technologie et les nouvelles tendances musicales des années 2010, il met à dessein le numérique pour engendrer une pop hybride et expérimentale, empreinte d’un travail nourri de réflexions autour du sound design.

PC Music est imprégné de cyberculture, des voix féminines très décalées qu’il module dans ses chansons à l’esthétique visuelle 2.0, entre Comic Sans MS et mise en scène de soi sur les réseaux sociaux. AG Cook partage avec l’artiste protéiforme et emblématique de l’hyperpop Sophie l’ambition d’explorer le son d’une matière inédite à travers le prisme numérique. En 2015, ils créent ensemble le projet QT, qui dévoile une chanteuse fictive à la voix ultra-pitchée vantant les mérites d’une boisson énergisante imaginaire dans le clip « Hey QT ». Les frontières entre virtuel et réalité sont brouillées mais très rapidement, la fenêtre virtuelle défrichée par l’hyperpop se donne à voir comme une réalité augmentée, ouvrant la voie à tous les possibles.

La première compilation du label sortie la même année, PC Music Vol.1 est toute imbibée de cette atmosphère informatique dont se jouent cette nouvelle vague d’artistes comme Hannah Diamond. En 2017, la chanteuse de pop à succès Charlie XCX sélectionne AG Cook pour diriger la création de son projet artistique. Un véritable fer de lance pour le label qui donne un nouveau tournant à la carrière de la chanteuse, qui prend un virage électronique plus marqué et multiplie les références aux années 90. De plus en plus d’artistes pop mainstream sont conquis par cette veine futuriste, l’hyperpop prend de l’ampleur.

Une playlist Spotify propulse le mouvement

Malgré ces nombreuses avancées, c’est en 2019 que l’hyperpop finit par déferler dans les oreilles du grand public. La raison ? Une playlist Spotify, sobrement nommée « HYPERPOP », prête à s’emparer de tous les curieux. Dans une interview au New York Times, Lizzy Scabo, éditrice pour la plateforme, explique avoir eu l’idée de créer cette playlist après avoir vu apparaître le mot « hyperpop » dans les métadonnées des titres écoutés sur le site de streaming depuis 2014. C’est la première fois qu’une playlist définit et érige un mouvement musical au pinacle, les listes de lecture étant habituellement créées suite au succès d’un genre. Ce phénomène témoigne de l’influence des plateformes de streaming sur les auditeurs, leur manière d’écouter et concevoir la musique – Spotify cumulant à lui seul plus de 400 millions d’utilisateurs actifs.

L’explosion 100 Gecs

Néanmoins, le succès de la playlist fait écho à celui du groupe 100 Gecs (duo américain créé en 2015) qui connaît une audience virale en 2019 avec ses opus 1000 Gecs et 1000 Gecs and the Tree Of Clues, disque de remixes avec des artistes hyperpop tels qu’AG Cook, Charlie XCX ou Dorian Electra. 1000 Gecs, c’est un cocktail détonnant d’à peine 23 minutes qui mixe allègrement dubstep, trap, rock emo, crunckcore… Tous ces courants qui ont habité le duo pendant leur adolescence mais sont peu reconnus, souvent raillés, irriguent leurs chansons jusqu’à la saturation. Mêler les références est tellement évident pour eux qu’une seule chanson englobe plusieurs genres, comme « Stupid Horse », morceau de deux minutes qui donne l’impression d’un medley sous acides.

Une composition frénétique comme celle-là, fréquente dans l’hyperpop, est le reflet d’une génération de musiciens surconnectée qui superpose pêle-mêle les sonorités comme autant de liens ouverts dans la fenêtre d’un navigateur. Il y a tant d’informations que les hiérarchiser devient obsolète, et c’est un peu ce qu’exprime le duo avec ce disque. Pete Wentz, le bassiste du groupe de pop-punk Fall Out Boy, qui a collaboré avec 100 Gecs pour la chanson « Hand Crushed by a Mallet » compare le groupe à Nirvana, Lady Gaga ou Skrillex et loue leur audace sonore dans une interview à Pitchfork : « ils ont créé un espace qui n’existait pas pour cette musique. » 100 Gecs, qui a commencé sa carrière en donnant des concerts virtuels sur le jeu en ligne Minecraft (comme beaucoup d’autres artisans de l’hyperpop) va fouler le sol de réelles salles de concerts lors de sa tournée de 2022 aux États-Unis et en Europe.

Réinventer la pop avec Internet

L’hyperpop se distingue par la manière dont les artistes intègrent le web à leur production. Comme un instrument de musique ou le leader d’un groupe, il est omniprésent dans chacun des morceaux. Internet est une extension de la pop, il la sublime et la déforme, jusqu’à lui donner un visage inédit. Ces nouveaux artistes ont ingéré toute la musique disponible gratuitement en ligne. Cette consommation gargantuesque infuse leurs compositions jusqu’à l’excès induit par les glitchs (effets sonores défaillants) qui miment un bug informatique avec des répétitions de mots incessantes. Entre chant, rap et cris, les voix sont tellement auto-tunées que les paroles sont parfois inaudibles et engendrent une texture hybride, où la machine s’est fondue dans l’humain.

Instagram et Reddit ont été des compagnons d’adolescence et ne comptent pas les quitter de sitôt à l’âge adulte, comme un atteste l’esthétique acidulée de leurs clips japonisants, ponctués de références aux jeux vidéos et aux mèmes. La mise en scène de soi exacerbée par les réseaux sociaux n’est jamais très loin, comme en atteste « Influenceur », tube du duo Ascendant Vierge, devenu un véritable phénomène à l’été 2020. Entre techno gabber et chant lyrique, ils questionnent l’abus de selfies dont se gargarise la génération Z tout en incitant son public à se défouler sur des morceaux taillés pour les rave-parties.

Outre les paroles, les chansons puisent dans le sound design numérique, comme la présence récurrente de sonneries de téléphone ou bruits de notification, des sonorités incrustées dans le quotidien auxquelles il est difficile de se soustraire. Le tempo est ultra-rapide, rivé à l’accélération d’une époque pressée où l’économie de l’attention fait défaut. Le format de l’hyperpop répond à ces tares avec des morceaux très courts d’une ou deux minutes, plus succincts encore que le format radio. Le public cible de l’hyperpop est branché sur les réseaux, notamment TikTok qui joue un rôle majeur dans la diffusion du mouvement. Les séquences accrocheuses des titres attirent l’auditeur et sont utilisées en tant que support par les créateurs numériques. Le courant gagne en visibilité et répond également aux besoins de l’alt-TikTok, une communauté avide de nouveautés où le bizarre règne et à ce jeu, l’hyperpop tape à l’œil excelle.

Les artisans de l’hyperpop

Si aucun artiste ne se réclame de l’hyperpop, des créateurs novateurs comme Sophie ou Dorian Electra ont participé à l’émergence de nombreux musiciens.

La regrettée Sophie, décédée en 2021, qui a écrit et remixé des chansons pour Madonna ou Rihanna, a marqué au fer rouge le monde de la musique. Son album Oil of Every Pearl’s Un-Insides (2018) où elle distille une pop avant-gardiste, suave comme agressive, est résolument inclassable. Obsédée par la musique électronique, elle aspire à concevoir un son qu’elle qualifie « offensif », transgressant les mélodies pop classiques dans un morceau comme « Faceshopping ». Dans un entretien à Tracks, elle résume ainsi ses aspirations : « J’essaie d’imaginer un monde sonore hyperréaliste qu’on entend dans les blockbusters et de créer des versions distordues, exagérées, de phénomènes naturels. »

Sophie partage avec Dorian Electra une identité queer, inspirante pour la communauté LGBTQI+. L’artiste américain au look très travaillé – costume victorien, tenues BDSM, maquillage outrancier et moustache dessinée – se définit comme non-binaire. Il déboulonne la masculinité toxique dans ses albums Flamboyant (2019) et My Agenda (2020) aux textes militants. Ce décloisonnement autour du genre est prégnant dans l’hyperpop et injecte une dose de créativité supplémentaire dans le mouvement.

Enfin l’hyperpop fait autant la part belle aux artistes se mettant en scène dans un décor enfantin et girly comme Liz, Hannah Diamond, Oh! Dulceari x Leston, que des musiciens qui explorent l’extension du cloud rap emo des années 2010. Ces derniers proposent une vision du monde plus sombre, où l’amour côtoie la violence, la drogue la solitude et l’ennui… Avec toujours autant d’autotune et de couleurs flashy. Inspirés par Lil Peep ou Machine Gun Kelly, ces néo-rappeurs se nomment MIDWXST, 645AR ou glaive. Parlera-t-on jour d’un « hyper » rap ?

Pour planer dans la sphère hyperpop, découvrez notre playlist ici.

Toulouse en K7 avec Jérémy BraGxon

Au début des années 80, l’autorisation des radios libres est une déflagration pour les jeunes férus de rock. Jérémy BraGxon est l’un d’entre eux. Il vit à Toulouse, anime des émissions et passe son temps libre à enregistrer sur cassette les groupes locaux qu’il entend en concert ou sur les ondes. Quarante ans plus tard, il met en ligne ses enregistrements et le rock toulousain se dévoile sous un nouveau jour…

Comment est née votre passion pour l’enregistrement des groupes sur cassette ?

En 1979, pour un de mes anniversaires, j’ai eu un radio cassette qui permettait d’enregistrer en direct ce qui était diffusé. À l’époque c’était rare d’avoir un bel appareil de ce genre et c’est comme ça que j’ai démarré mes compilations. Quand apparaissent les radios libres toulousaines, ma fréquence d’enregistrement s’accélère et mes cassettes se remplissent en deux ou trois jours. J’ai une série de 90 cassettes de soixante minutes et 300 cassettes de quatre-vingt-dix minutes avec des albums, des concerts, des démos de groupes que je récupérais.

Les radios libres ont donné une véritable impulsion aux groupes méconnus du public.

Avant les radios libres, il y avait des concerts mais on n’avait pas trop d’informations. Les petits groupes, on ne pouvait pas les entendre. L’arrivée des radios libres a ouvert la voie à des musiciens aux styles musicaux très variés, du hard-rock à la cold-wave, en passant par la musique industrielle la plus pointue. Toulouse, on l’appelait « La Belle Endormie » mais sous les pavés, c’était foisonnant.

C’est dans ce contexte exaltant que vous devenez animateur.

En 1982 j’anime l’émission punk « C’est Mozart qu’on assassine » sur Radio de Lègues, à Frouzins, et c’est à cette occasion que je commence à enregistrer les cassettes démos des groupes qui ont envie d’être diffusés.

Parmi ces groupes locaux, quels étaient les plus décalés, ceux qui vous ont marqué ?

Par le biais des radios locales branchées rock je découvre de nombreux groupes : Dau Al Set, Procédé, Jean Paul Dernier, Major Kyo, Maria Et, Thérèse Racket, Western Electrique, Madame Bovary (de Montauban). J’aime bien également Café Noir, Dougherty, les Queen Bees, Fraise des Bois, Les Incorruptibles, Little Helpers, Classé X (un groupe de scène infernal), Rock Urgence, Señor Sévice, les Taxmen, Vespa Bop et des groupes plus parodiques comme ACDJR et Les Rognons Fous (rires). Chacun vivait dans sa petite chapelle mais quand on s’élève un peu, on voit que le paysage musical toulousain était très riche.

Classé X au Bikini en 1984.

Cette diversité vous pousse à créer « Goodbye Toulouse », une émission de radio consacrée à la ville rose.

J’enregistrais les démos de groupes locaux que je recevais pour faire des compilations. En 1984, je quitte Toulouse pour Amiens. J’y reste cinq ans avant de partir à Besançon, où je propose à la radio associative BIP un projet d’émission : « Goodbye Toulouse ». J’ai fait cinquante émissions avec des groupes de rock locaux mais certaines étaient plus spécialisées sur la vie culturelle toulousaine, les radios, le sport ou encore les expressions locales… J’agrémentais mes émissions sur la musique de commentaires sur la vie toulousaine en général.

Ces émissions sont précieuses pour retracer l’histoire du rock à Toulouse.

Il y a peu de groupes toulousains qui ont connu une gloire nationale, hormis Les Ablettes (rock), Les Fils de Joie (new wave, rock) ou Dau Al Set (punk new wave), car la ville n’a pas eu la renommée de Rouen ou de Rennes… C’est une injustice mais il faut dire que les groupes toulousains n’étaient pas très voyageurs. Le rock toulousain, ça fait sourire les autres villes, pourtant il y avait des groupes de qualité.

C’est ce qui vous a poussé à partager vos enregistrements sur Youtube.

C’est ce qui m’intéresse dans cette démarche : faire (re)découvrir ces groupes toulousains qu’on a trop peu entendus. J’ai ressorti des titres que les groupes n’avaient pas conservé, comme un concert des Fils de Joie à Tours en 1985. Ils n’avaient aucune archive de leurs morceaux en live. Ce n’était pas dans notre optique de garder des traces, on ne pensait pas à la postérité. C’est en partant de Toulouse que j’ai pensé que tous ces groupes ne devaient pas rester au fond d’un carton. Je voulais les ressortir et les diffuser, c’était ça qui m’animait.

Les Fils de Joie.

Ta démarche n’est pas sans lien avec Les Archives du rock Toulousain, initiées par Gill Dougherty.

Je cherchais à qui transmettre ces titres que j’avais numérisés et nous sommes rentrés en contact avec Gill. C’est lui qui m’a conseillé de me lancer sur Youtube et de partager ces cassettes. Pour la page des Archives du rock toulousain, j’ai contacté des groupes qui n’ont pas donné suite. C’est dommage parce que notre seul but est de faire revivre cette période. Certains artistes s’étonnent que l’on ne parle pas d’eux, et on leur répond : « donnez-nous de la matière, de quoi parler de vous! » On trouve beaucoup de choses sur Internet, mais il n’y a pas tout.

Dans les années 80, les enregistrements de groupes en concert étaient plus rares qu’aujourd’hui.

C’est vrai. Il y avait des groupes qui se branchaient sur les tables de mixage pendant les concerts, ou bien les sonorisateurs les enregistraient et les transmettaient aux artistes. Avant de quitter Toulouse en 1984, le dernier concert auquel j’ai assisté était celui des Shérifs. C’était leur premier concert en dehors de Montpellier et un spécialiste du groupe m’a appris qu’il n’avait jamais entendu d’enregistrement antérieur à celui-là. Je n’ai donc pas sauvegardé toutes ces cassettes pendant autant d’années pour rien.

Affiche pour le concert des Shérifs, le 6 décembre 1984.

Les mélomanes d’aujourd’hui sont moins familiers avec le format cassette.

Ah la cassette, toute une époque… Aujourd’hui avec le support MP3 ça nous paraît évident de transporter sa musique avec soi mais avant c’était plus compliqué avec les vinyles et les magnétophones à bandes. Le petit format de la cassette offrait cette liberté, avec la possibilité de créer ses propres compilations qu’on pouvait écouter en voiture.

Le mot de la fin : qu’avez-vous envie de dire aux lecteurs ?

On ne va pas se cacher que nous sommes une génération de sexagénaires et que le temps presse, alors n’hésitez pas à ressortir vos archives ! J’ai aimé écouter ces cassettes et aujourd’hui, mon plaisir est de les faire re-découvrir. Beaucoup de livres ont été édités sur les groupes de rock des différentes villes, mais pas sur la scène toulousaine. Ce ne serait que justice qu’il y en ait un qui voit le jour.

Jeremy BraGxon a confié ses cassettes aux Musicophages, un grand merci à lui !

* Toutes les photos sont extraites des Archives du rock toulousain.

Retrouvez tous les enregistrements de Jeremy BraGxon sur Youtube

« Goodbye Toulouse » sur le rock toulousain

« Au nord du rock » sur les groupes d’Amiens et de Besançon

« Jeremy BraGxon fait du tri dans ses archives » pour écouter ses cassettes de 60 minutes

« Jeremy BraGxon continue le tri dans ses archives » pour découvrir ses cassettes de 90 minutes

– « Jeremy BraGxon termine le tri dans ses archives » : en cours de création.

Mort d’un des plus grands activistes de la musique indépendante en France

Créateur du fanzine Abus Dangereux et de l’incontournable label Vicious Circle, Philippe Couderc s’est éteint le mardi 22 juin à l’âge de 54 ans.

Le rock indépendant, Philippe Couderc l’avait dans le sang. Natif de Rodez, il grandit entre Montauban et Toulouse où il passe des heures émerveillé, à découvrir l’univers foisonnant de la musique alternative. En 1987, il fonde à Montauban l’un des plus emblématiques fanzines de l’hexagone : Abus Dangereux. Consacré au rock indépendant mais tenant à conserver une ligne éditoriale généraliste et éclectique, le bimestriel ouvre aussi bien ses pages à la pop et au grunge qu’au courant hardcore. Encore actif aujourd’hui, Abus Dangereux a survécu à l’usure du temps qui n’épargne pas la presse rock. Après 157 numéros, il continue de s’imposer comme un titre à la pointe de l’actualité sonore hors des sentiers battus et chaque numéro est accompagné d’un CD depuis 1991.

En novembre 1991, Abus Dangereux troque le 45 tours pour le CD dans son numéro.

En 1993, le montalbanais désire s’imprégner de nouveaux horizons et part pour Bordeaux. Entre les murs d’un étroit appartement s’apprête à naître Vicious Circle, un label qui fera date. Saisissant l’opportunité d’un aide financière alloué à la jeunesse, Philippe Couderc produit le disque du groupe de power-pop bordelais Straw Dogs et marque l’éclosion d’une écurie audacieuse. Vicious Circle se développe rapidement et accueille en son sein une variété d’artistes issus du monde entier (Shannon Wright, Chokebore, Mansfield TYA), sans se circonscrire à aucune chapelle. Un disquaire Vicious Circle est même implanté à Toulouse depuis 1997, et reste depuis plus de vingt ans l’un des repères phares pour les amoureux du label dans la ville rose.

Vicous Circle a établi sa boutique à Toulouse, rue Léon Gambetta.

Farouche défenseur de l’indépendance des artistes, Couderc mène un combat d’activiste . En 2009, il initie avec Vicious Circle la Fédération nationale des labels et distributeurs indépendants (FELIN) et participe à la création du Centre national de la musique en 2020. Il ne fait aucun doute que l’empreinte de ce grand agitateur de la culture alternative va perdurer et inspirer de nouvelles initiatives, affranchies de l’industrie musicale traditionnelle.

Toute la semaine, Les Musicophages rendent hommage à Philippe Couderc. Venez consulter la collection du fanzine Abus Dangereux à Toulouse au 6, rue de la Bourse.

D’un zine à l’autre – L’interview Punkulture 1/2

« Pour se procurer des fanzines au format papier, il faut prendre conscience de leur existence. »

Punkulture 8

Punkulture, c’est un fanzine de haute-volée, un incontournable dont aucun punk ne saurait se passer. Édité par le label rennais Mass Productions depuis 2014, il donne à voir dans ses articles pointus un panorama de l’underground fascinant. Pour découvrir ses secrets de fabrication, Les Musicophages sont partis à la rencontre de Vincent, aux manettes de l’association bretonne depuis vingt-cinq ans.

Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?

Salut, je suis Vincent, j’ai cinquante ans. J’ai découvert la musique punk en 1983, vers l’âge de treize ans. À la fin de mes études, j’ai eu la chance de bosser dans une radio associative de Caen, Radio 666. Pendant cette période, j’ai eu deux groupes de musique et quand je suis arrivé à Rennes, en 94, ma passion c’était déjà de faire fabriquer des disques. C’est ma rencontre avec le groupe Mass Murderers qui m’a permis de réaliser cette démarche de façon authentique, puisque je suis devenu manager du groupe qui tournait énormément les week-ends et avait pas mal de supporters.

C’est à partir de cet évènement que Mass Prod’ est né ?

Oui, on a créé la Mass Productions de façon officielle en 1996. Nous avons commencé, en 95, par créer des disques pour le groupe et organiser des concerts avec Barket’s Records, une association de Rennes. Depuis vingt-cinq ans qu’elle existe, la Mass Prod’ a fait son chemin en produisant trois cents disques et plus de trois cents concerts. L’association a donné du travail à une dizaine de personnes depuis 1996, et je suis même son plus ancien salarié puisque j’ai signé mon premier contrat en 98.

Quel est ton lien avec le fanzinat ?

Le fanzinat et moi, c’est une longue histoire. J’ai découvert les fanzines et les feuilles d’infos vers l’âge de seize ans. J’ai commencé à écrire des articles au début des années 90 pour le fanzine de Radio 666. J’écrivais des billets sur les groupes punks anglais que j’aimais, comme les Ruts ou Stiff Little Fingers, mais aussi des comptes-rendus de concerts de tournée en Bretagne. La Mass Productions s’est développée et j’ai commencé à collecter beaucoup d’extraits de fanzines et les press-books des groupes pour la promo du label. J’étais amené à en lire très souvent à une époque où internet n’existait pas encore. Mass Prod’ achetait parfois des encarts publicitaires dans des fanzines ou magazines, comme Punk Rawk qui était un média très important pour notre réseau punk français à l’époque. Il avait été créé par un passionné, issu du fanzinat, c’était un magazine professionnel qui présentait aussi bien les « petits » groupes français que les « grands » américains. Vers 2008, Punk Rawk s’est arrêté et les fanzines se sont développés sur internet, même s’il en reste pas mal sur papier.

Numéro spécial de Punk Rawk édité en 2018, dix ans après la fin de sa publication

Qu’est-ce qui a déclenché la création de Punkulture ?

On avait des échanges réguliers avec le fanzinat, puis un jour de 2014, avec le vice-président de Mass Prod’ et ami Yannick, on discutait de la chance qu’on avait de vivre cette aventure depuis vingt ans. L’idée de créer un fanzine a émergé. C’est parti d’une petite blague, une étincelle entre copains, et aujourd’hui on se retrouve avec huit numéros. En sept ans, on a beaucoup évolué depuis le numéro initial, je crois. Aujourd’hui, on a une pagination bien remplie d’infos, toujours en couleur avec de la photo, mais avec un contenu plus intéressant et profond.

L’intérêt de Punkulture, c’est un travail collectif, proposer à une dizaine de vieux amis de la scène punk et d’horizons différents d’écrire : ceux qui ont soixante ans et écoutent du punk depuis 77, les jeunes, les collectionneurs, les voyageurs… Pour chaque numéro, on essaie de mettre un petit coin du monde sous les projecteurs. La Birmanie, la Finlande, ou bien Toulouse dont la scène punk m’a beaucoup plu ! C’est le fruit de nos expériences personnelles et cela donne j’espère un contenu riche avec cette belle équipe. Nous avons fait le choix de rester sur une publication par an, ça nous laisse plus de temps pour la distribution. Cela n’est pas facile d’élargir nos dépôts-ventes et notre réseau de distribution, c’est la raison pour laquelle nous avons commencé à diffuser sur Toulouse en 2020 seulement, maintenant que nous comptons un membre qui y habite.

Reportage sur la scène punk en Birmanie, Punkulture 5

Pourquoi est-ce aussi difficile de distribuer et de diffuser son fanzine ?

Les frais d’envoi de la poste constituent un frein et il faut qu’une personne ait envie de faire le suivi dans chaque endroit. Maintenant, nous avons quelques correspondants à Bordeaux, Toulouse, Chambéry, Clermont-Ferrand, Paris. Les gens qui écrivent pour le fanzine prennent un stock et le distribuent chaque année, c’est beaucoup plus facile pour nous. Une des difficultés d’aujourd’hui, c’est qu’on passe beaucoup de temps sur nos réseaux sociaux, et que pour se procurer des fanzines au format papier, il faut prendre conscience de leur existence. Depuis le début nous ne proposons pas d’abonnement pour rester libre. Si un jour on ne peut pas sortir de numéro pendant deux ans, on n’aura pas de justifications à donner à nos correspondants. La distribution se fait petit à petit et aussi grâce à des labels français spécialisés comme Dirty Punk, un label de l’est qui existe depuis plus de vingt ans ou Une vie pour rien, label axé sur la musique oi! et ska de Nantes. D’année en année, ça s’affine et c’est très agréable.

Qui sont les rédacteurs de Punkulture ?

Ils sont très heureux comme moi de pouvoir participer à cette aventure, et j’ai sous les yeux le sommaire du numéro 8 avec un dossier sur la Russie. Il y a Redj de Malestroit qui aime chroniquer des disques et réaliser des interviews de groupes français actuels et passés, Jean-Noël Levavasseur qui écrit aussi pour Abus Dangereux depuis longtemps et est journaliste chez Ouest-France, Bertel de Rennes a son label de oi!, Primator Crew, et pour Punkulture 8 il a écrit sur la scène oi! Russe. Samuel Etienne alias Seitoung est conférencier sur l’histoire des fanzines et a publié Bricolage Radical, un documentaire papier sur la fanzinat dont il a sorti deux volumes.

Sommaire de Punkulture 8.

Le numéro 8 accueille un invité spécial, Olivier Fenestraz, qui n’interviewe que des gens qui ont plus de cinquante ans pour son blog « Never Mind The Wrinkles » qui signifie « on s’en fout des rides ». J’ai pris cinquante ans cette année, et c’est comme ça que j’ai été amené à le rencontrer. Il a vécu pendant dix ans à Moscou et fait un portrait de la scène de la ville telle qu’il l’a connue. Il y a aussi Marcor de Bruxelles qui est fidèle depuis le départ, dans les années 90 il publiait Aredje, feuille d’info et label. On s’est croisés il y a plus de vingt ans sur les concerts et quand on a créé Punkulture ça paraissait logique qu’il participe, d’autant qu’il a une écriture originale où il nous retrace son année de concerts (sauf pour 2020 !). Il y a Blam-Blam de Rennes, qui aime les groupes avec une touche garage, Tortue du label Ronce Records que je croise chaque année au festival Zikenstock dans le Nord de la France, Leo qui a aussi l’émission de radio et le fanzine 442ème rue, il aime écrire des articles biographiques sur la scène punk-rock 77. Mumu de Béziers a son label Has Been Mental, elle a été chanteuse dans La Meute et La Bande à Kaader.

BB Coyotte de Paris réalise des interviews et crée des dessins à partir de découpages et collages. Steph et Marylène de Rambervilliers (88) ont leur label Déviance et leur émission radio, axé punk hardcore et un second label nommé Kanal Hysterik, pour parler des groupes français comme Diego Pallavas. Laurent de Bordeaux avait son fanzine L’Oreille Cassée dans les années 90, il aime le punk-rock alors que Hugauze de Montpellier est dans le hardcore, il a vécu pendant des années aux États-Unis. À chaque numéro, nous avons une rubrique sur les groupes féminins, et le dernier numéro met à l’honneur Manon Labry, l’auteure de Riot Grrrls: Chronique d’une révolution punk féministe dans une interview. Il y a encore dans l’équipe le Doc Beer Beer avec ses chroniques sur le ska, il est le chanteur du groupe ska-rock Beer BeerOrchestra. Au niveau des chroniques, dans la mesure où ça reste dans l’esprit punk, il n’y a pas trop de limite musicale.

Compilation « Girlz Disorder » éditée par Mass Prod

Combien de temps faut-il en moyenne pour réaliser un numéro ? Quels sont les secrets de fabrication de Punkulture ?

C’est un petit cycle. Début septembre, j’écris un mail aux correspondants pour qu’ils me dévoilent le sujet de leur article, à m’envoyer pour fin décembre. Il y a toujours quelques retardataires alors je repousse jusqu’au 15 janvier. Agnès, notre service civique de cet hiver, s’occupe de « rafraîchir » la mise en page, ce qui apporte de la nouveauté dans la façon de présenter les articles. Une fois que tout est relu et que les fautes d’orthographe ont été chassées (argh!), nous passons commande à l’imprimerie pour que le fanzine puisse sortir en mars ou en avril. À partir de ce moment, c’est l’envoi des paquets aux correspondants pour qu’ils les distribuent et tout va très vite. Quand on reçoit les cartons, ça repart aussitôt à Béziers, Nancy… Nous avons la chance d’avoir un ami qui travaille sur Paris et fait des allers-retours souvent. Il distribue Punkulture dans les principaux points de vente comme Parallèles, la librairie alternative parisienne connue depuis des dizaines d’années. De juin à août on a trois mois de repos, puis on relance la machine.

Ça, c’est le planning de 2020, un peu différent des autres années, parce qu’avant le fanzine sortait à la fin de l’année. Avec le confinement en mars, les gens s’ennuyaient beaucoup alors on a décidé de réaliser le numéro plus tôt que d’habitude. L’idée c’est de sortir un numéro par an alors que ce soit en avril ou en novembre, ce n’est pas grave.

Lors de chaque nouveau numéro, Punkulture est édité à mille exemplaires, ce qui est énorme pour un fanzine aujourd’hui. J’ai rencontré plusieurs fanzineux qui me racontaient leurs difficultés pour écouler le stock, ce qui ne semble pas être le cas de Punkulture.

C’est vrai que c’est beaucoup, même si le numéro 7 n’a été tiré qu’à sept cent cinquante exemplaires. Quand on regarde les tarifs d’imprimerie, il y a peu d’écart entre cinq cent et mille, c’est aussi le cas quand on fait fabriquer les albums. Pour avoir cinq cents disques, tu vas payer mille euros, alors que pour en avoir mille, tu n’as que deux cents euros à ajouter. En plus de ça, si l’on n’imprime que cinq cents Punkulture le stock s’écoule trop vite, or notre objectif c’est de pouvoir offrir des fanzines à tous les participants, les groupes qui sont en photos, interviewés, ou qui ont un de leur disque chroniqué. Pour chaque numéro, un dessinateur crée la couverture, il n’est pas payé mais reçoit un stock. Il nous reste encore des exemplaires du premier numéro sorti il y a sept ans et à chaque nouvelle parution, des gens commandent l’intégralité de la collection. C’est donc agréable d’avoir toujours les premiers en stock.

Mille exemplaires, ça n’est pas si énorme quand on voit que Chéribibi est tiré à deux mille cinq cents ou trois mille exemplaires. Un magazine comme Punk Rawk était imprimé à plus de vingt mille exemplaires à l’époque, mais il touchait un public plus large, était distribué dans les kiosques. On a essayé de diffuser Punkulture par l’intermédiaire de notre distributeur de disques, Coop Breizh, qui est connu en Bretagne. Le fanzine ne rentrait pas dans la case livre ni disque (même avec le CD présent dans les N°4 et 5) donc c’était ingérable, et la mise en vente par un réseau plus large dans les kiosques serait trop exigeante, donc on va rester Do It Yourself ! Ça n’est pas exclu qu’on fabrique de nouveau mille Punkulture, mais pour le prochain on va rester à sept cent cinquante.

Punkulture 5 avec sa compilation

Vous avez intégré une compilation CD à partir du numéro 4. Est-ce que c’était une idée que vous aviez depuis le début ou qui s’est développée par la suite ?

On ne voulait pas mettre de CD du tout ! (rires) En 2016, nous avons organisé un festival où nous avons perdu vingt mille euros. Notre ami Manu du Studio Camembert, qui adore enregistrer les live, avait ramené sa table de mixage et enregistré tous les groupes du week-end de cette Fiesta La Mass. Sans budget après ce festival très déficitaire, nous ne pouvions pas sortir la compilation, mais Manu est tellement passionné qu’il a mixé les morceaux. Nous nous sommes donc retrouvés avec ce CD compilation en 2017, et comme les finances de l’association remontaient et que le numéro 4 de Punkulture était en train de prendre corps, nous avons décidé de mettre le disque en cadeau avec le fanzine. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé emballé à la fin du numéro, ça avait de la gueule, mais c’était compliqué à emballer. On voulait que le disque ait vraiment sa place dans le zine, avec une pochette, un autocollant…

Pour le numéro suivant, nous avons gardé l’idée, mais cela rend le fanzine rigide, on ne peut pas le plier à cause du CD. Avec ce numéro 5, il s’agit d’une compil’ où il y a tous les groupes qui sont dans le fanzine : des groupes obscurs des années 80 qui n’ont jamais sorti de morceaux, la scène punk hardcore féminine du Brésil ou d’Indonésie… À partir du numéro 6 on voulait conserver l’idée d’un fanzine facile à transporter, à distribuer, et surtout on voulait que ça reste à cinq euros donc on a lâché cette histoire de disque. La formule des deux derniers numéros va rester la même : cent pages avec une petite couche de vernis sur la couverture pour donner un côté brillant.

La collection intégrale de Punkulture est est libre consultation aux Musicophages.

Retrouvez la deuxième partie de l’interview Punkulture ici.

Retrouvez toute l’actualité de Mass Prod ici et

Pour plus de musique : massprod.bandcamp.com

Le Piano Day s’invite aux Musicophages

Pour fêter la journée internationale du piano le lundi 29 mars, Les Musicophages vont transmettre en direct sur Facebook le concert donné par les talentueux compositeurs Iscle Datzira et Lorenzo Naccarato, diffusé gratuitement à partir de 19h30.

Pour l’amour du piano

Cette année, Les Musicophages célèbrent le Piano Day. Créé par le musicien, compositeur et producteur berlinois Nils Frahm en 2015, cet événement dédié aux amoureux du clavier se déroule le 29 mars, quatre-vingt-huitième jour de l’année, en référence au nombre de touches de l’instrument. L’envie de l’artiste allemand de consacrer une journée spéciale à son instrument de prédilection naît du désir de mettre en lumière tous ceux qui honorent le piano, qu’ils soient dilettantes ou professionnels : interprètes, compositeurs, fabricants, accordeurs ou auditeurs.

En 2014, il demande au fabricant David Klavins de concevoir pour lui « Una Corda », piano de moins de cent kilos doté de marteaux ne frappant qu’une corde au lieu de trois habituellement pour chaque note. Il n’est donc pas étonnant que le compositeur adepte d’expérimentations offre de la visibilité à la diversité des projets qui font résonner les mélodies du clavier dans le monde entier. Chaque année depuis la création du Piano Day, Nils Frahm concocte une playlist avec les titres de différents artistes, diffusée le jour même sur les plateformes de streaming musicales, avec des extraits inédits à la clef. En 2020, la sélection comprenait les morceaux de grands compositeurs tels que Max Richter, Ryūichi Sakamoto ou encore Ólafur Arnalds. Que nous réserve-t-il pour 2021 ?

En attendant son florilège de cette année, nous vous présentons d’ores et déjà les prestigieux artistes Lorenzo Naccarato et Iscle Datzira, qui ont tous deux suivi un acompagnement chez Les Musicophages et mènent désormais une carrière internationale. Ils se produiront dans nos locaux au 6, rue de la Bourse à Toulouse. Si le contexte actuel ne nous permet pas d’accueillir de public, qu’à cela ne tienne, le concert sera filmé et diffusé en direct sur Facebook, de 19h30 à 21h. L’événement est gratuit et vous pourrez y assister confortablement depuis votre canapé.

Le piano « préparé » de Lorenzo Naccarato

Le pianiste Lorenzo Naccarato s’empare du jazz actuel et des musiques répétitives pour créer des passerelles entre impressionnisme et minimalisme. Diplômé de musicologie en jazz et musiques improvisées, il poursuit sa formation auprès de jazzmen qui inspirent son jeu : Enrico Pieranunzi, Claude Tchamitchian ou encore Andy Emler. À Toulouse, il collabore avec la Cinémathèque où il participe à des ciné-concerts et réalise des « concert-dessinés » pour le festival littéraire Le Marathon des mots, où il rend hommage à Nina Simone ou Thelenious Monk.

Lorenzo Naccarato

Riche d’une expérience en solo et en trio, il fonde le Lorenzo Naccarato Trio en 2012 avec le contrebassiste Adrien Roguez et le batteur Benjamin Naud qu’il rencontre pendant ses études. Ensemble, ils façonnent des compositions influencées par le jazz de Robert Glasper et Christian Scott, la musique répétitive de Philip Glass ou encore le registre impressionniste de Debussy. Ils sortent leur premier album Lorenzo Naccarato Trio sur le label Laborie Jazz (Sébastien Farge, Diederik Wissels) en 2016. La réception du public est enthousiaste et donne lieu à une tournée internationale en Inde, Chine et Équateur. Leur deuxième album, Nova Rupta, voit le jour en novembre 2018.

Pour cette première édition du Piano Day organisée par Les Musicophages, Lorenzo Naccarato, explorateur de sonorités inédites, donnera une performance en solo avec son piano « préparé ». Ce concept popularisé par John Cage en 1937 consiste à modifier le son de l’instrument en installant dans les cordes du piano une variété infinie d’objets tels que des boulons, des vis, du tissu… C’est ce que l’on appelle la « préparation ». Cette technique chère à la musique contemporaine et improvisée éclaire la dimension artisanale du piano, instrument que l’on peut s’approprier d’une diversité de manières.

Piano préparé de Lorenzo Naccarato avec des bandes aimantées, des pinces à linge et un filtre à café

Vibrations improvisées avec Iscle Datzira

Natif de Barcelone, ce virtuose de la musique s’initie aux instruments à vent, saxophone, clarinette et piano alors qu’il n’a que sept ans. Adolescent, il commence à composer ses propres morceaux, nourri d’une vaste palette sonore qui s’étend du jazz aux musiques expérimentales. Après des études à l’institut artistique barcelonais Oriol Marterel où il est diplômé de saxophone et musique classique, il poursuit son cursus à l’école Music’ Halle de Toulouse et au Conservatoire d’Amsterdam. Quelques mois plus tard, il met fin à son parcours à l’université pour se consacrer à une recherche musicale plus personnelle autour des vibrations.

Iscle Datzira

En 2016, il représente l’Espagne lors du concours international de composition « Maurice Ravel » où il est finaliste. Membre de nombreux big bands lors de festivals comme Jazz In Marciac, il collabore avec des artistes de renom, à l’instar des Américains Jesse Davis et James Carter, qu’il accompagne sur scène ou en studio. À peine âgé de vingt-cinq ans, le saxophoniste multiplie les projets et a une discographie très fournie, signant sa participation sur quatorze opus. Pour son premier album solo Lyricism on 432Hz-Tuned Tenor Saxophone sorti chez Temps Records en 2018, il se prête à un exercice particulier en créant un son singulier en 432 Hertz qui rappelle l’accordage vintage de la première moitié du vingtième siècle. En 2020, il édite Turu, deuxième album solo où neuf morceaux se succèdent en douze minutes qui transportent l’auditeur au bord de la mer.

Pour le Piano Day des Musicophages, Iscle Datzira livrera une improvisation inédite, armé de son piano, saxophone et looper – machine qui permet de reproduire, arrêter ou démarrer une boucle. Cela offre au musicien la liberté de jouer et superposer d’autres notes aux sons enregistrés avec le looper.

Pour ne rien manquer du piano préparé de Lorenzo Naccarato et des improvisations entêtantes d’Iscle Datzira, rendez-vous le 29 mars à 19h30 sur le Facebook des Musicophages.

Site officiel du Piano Day

Site Officiel de Lorenzo Naccarato

Facebook d’Iscle Datzira