Séquenceurs, sueur et décadence : Gabi Delgado tire sa révérence

L’iconique chanteur de D.A.F a passé l’arme à gauche dans la nuit du 22 au 23 mars à l’âge de 61 ans. C’est son acolyte musical de toujours, Robert Görl, qui a annoncé la triste nouvelle sur les réseaux sociaux. Rétrospective d’une carrière aussi iconoclaste que visionnaire, qui a chamboulé la musique électronique telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Gabi Delgado-López naît en 1958 en Andalousie qu’il quitte à l’âge de huit ans pour fuir le franquisme avec ses parents. Il découvre l’Allemagne et passe sa jeunesse à Düsseldorf où, adolescent, il se prend de passion pour le funk et le disco, les clubs gays et se prostitue occasionnellement. Le jeune Gabi prend le pouls d’une ville en effervescence artistique où le punk émergent s’abat comme une déferlante, et fait table rase des codes musicaux établis. Provocations revendiquées, violence, musique discordante : c’est la révélation pour Gabi qui découvre un nouveau territoire à conquérir, loin du glamour et des paillettes. Il commence à chanter dans des groupes punks locaux, Mittagspause et Charly’s Girl. Mais il se met surtout à devenir un habitué du Ratinger Of, le club où se cristallise l’essentiel de l’underground, entre étudiants en art, créateurs de fanzines et performances live où toutes sortes d’objets sont jetés à la figure des musiciens.

Gabi Delgado et Robert Görl

En 1978, lors d’une énième soirée au Ratinger Of, Gabi fait la connaissance de Robert Görl, pianiste et batteur obsédé par le punk. Animés par le désir de monter un groupe, ils s’installent pour répéter dans le sous-sol ; Robert s’arme de sa batterie et Gabi, qui ne maîtrise aucun instrument, apporte son stylophone. Ils sont mû par la même urgence radicale : briser les codes de la musique et créer le son du futur, affolant et violent. Aux yeux des deux amis, le punk est déjà périmé, ennuyeux à mourir. Il s’agit de puiser dans le peu d’énergie qui lui reste pour la transfuser dans une musique électronique hors du commun. C’est pour cette raison qu’ils décident de se passer de guitares, désormais arriérées ; ne jamais chanter en anglais, pour éviter les poncifs de la pop anglo-saxonne.

Produkt Der Deutsch-Amerikanischen Freundschaft : premier album bruitiste en 1979

C’est ainsi que le programme de D.A.F : Deutsch – Amerikanische Freundschaf ( amitiés germano-américaines) est créé par un habile cadavre exquis. Gabi s’empare de l’allemand pour écrire des textes cyniques, et Robert donne ses lettres de noblesse au rythme grâce à sa batterie martiale, élément central du groupe à une époque où de nombreux musiciens ont recours aux boîtes à rythmes. L’emploi de synthétiseurs séquencés – encore peu utilisés à la fin des années 70 – devient la marque de fabrique de D.A.F. et fera date dans l’histoire de la musique électronique. Le duo s’approprie les machines de manière viscérale, à dessein de les asservir pour y injecter du sexe et de la violence ; pour aller à contre-courant de Kraftwerk qu’ils détestent, car ils sont trop arty. Pour façonner une musique charnelle, irriguée par la sueur et le sang.

En 1979, le duo invite trois autres musiciens – Pyrolator, Wolfgang Spelmans et Michael Kemmer – à se joindre à lui pour l’enregistrement de son premier album Produkt Der Deutsch –Amerikanische Freundschaf au studio Cargo à Manchester. Le disque est bruitiste et permet à D.A.F. de sillonner les salles de concert d’Allemagne et d’Angleterre avec un succès d’estime. Un jour où ils sont de passage à Londres, Robert et Gabi rendent visite à Daniel Miller qui vient tout juste de créer le label Mute Records, et travaille chez le disquaire Rough Trade. Ils lui offrent une démo de l’album et Miller, frappé par leur intelligence et les textes de Gabi, décide de les signer. Le groupe tient absolument à être produit par Conny Plank (un des producteurs allemand les plus inventifs de la période, aux manettes de nombreux albums d’Ultravox ou Kraftwerk) et réussit à convaincre Miller de leur offrir trois jours de studio avec lui. Les deux premiers sont une catastrophe du point de vue productif car les musiciens, impressionnés par Plank, le mitraillent de questions et ne jouent pas. Le troisième jour, ils prennent leurs instruments et enregistrent le disque d’une traite comme s’il s’agissait d’un live. Die Kleinen und die Bösen est dans la boite, et il s’agit du premier disque sorti chez Mute Records, le 13 juin 1980.

Die Kleinen und die Bösen : premier disque sorti chez Mute Records

Le groupe fait ensuite la rencontre de Richard Branson – le créateur de la maison de disques Virgin Records – qui leur propose de signer dans son écurie, et D.A.F. accepte, au grand damn de Daniel Miller. Conny Plank continue de travailler avec le duo sur les trois albums qui seront enregistrés chez la Major Company. La trilogie Virgin signe l’ère du succès pour le duo, dont les chansons vont se répandre comme une traînée de poudre dans les clubs du monde entier.

L’explosion retentit avec Alles Is Gut en 1981. La recette de l’album ? Le chant criard et sensuel de Gabi, des boucles minimalistes mais obsédantes, et un rythme lourd et puissant, se prêtant à merveille à la transpiration. Cette même transpiration illustrant le visage de Gabi sur la pochette, et son regard brûlant de défi, prêt à bondir de toute sa fureur sur scène. Ce qui fascine chez D.A.F., c’est également son sens de la provocation, s’affichant avec ambiguïté dans des tenues paramilitaires, le verbe dédié à l’homo-érotisme ou au fétichisme. Et ce qui choque par dessus-tout : les références à l’imagerie fasciste dont la chanson « Der Mussolini » est un exemple explicite avec ses paroles « danse le Mussolini / danse le Hitler / bouge le derrière / danse le Jésus-Christ / danse le communisme » . D.A.F. ébranle la société et les auditeurs. Et même si le message de la chanson est de se méfier des idéologies qui ne seraient pas plus durables qu’une musique à la mode, les musiciens accompagnant le duo quittent le navire à plusieurs reprises, ne partageant pas l’omniprésence de cette imagerie.

Alles Is Gut, disque de D.A.F devenu culte en 1981

Après avoir sorti Gold und Liebe en 1981 et Für Immer en 1982, chaleureusement accueillis par la critique, le duo se sépare, chacun ayant envie d’expérimenter des projets en solo, et estimant que D.A.F a joué son rôle de précurseur. En effet, en quelques années à peine, le duo est devenu l’un des pionniers de l’EBM (Electronic Body Music), genre combinant l’énergie furieuse des synthés et du punk avec la brutalité de la musique industrielle. Si l’on doit l’origine du terme EBM au groupe belge Front 242 pour qualifier le style de leur disque No Comment en 1982, la musique de D.A.F est déjà installée dans le paysage sonore. Gabi emploiera d’ailleurs le terme « Körpermusik » (musique de corps) pour décrire les ambitions du duo et ses performances scéniques.

Gabi et Robert ont le cuir dans la peau.

En 1986, le duo se reforme et sort l’album 1st Step To Heaven, opérant un retour pour le moins surprenant. D.A.F troquent le cuir et la rage pour des chansons plus pop, à rebours de ce qu’ils ont enregistré auparavant. Et ils chantent en anglais ! Lassés de leurs propres règles, il rebattent les cartes pour façonner un nouvel univers. Ce tournant déplaît aux fans de la première heure, mais le duo s’attire un nouveau public aux États-Unis. L’album est vendu à plus de 50 000 exemplaires à New York, et est sans cesse joué dans les clubs au pays de l’Oncle Sam. D.A.F balance ses boucles séquencées dans toutes les oreilles, et influence les artistes qui contribuent à l’essor de la techno, comme Juan Atkins.

1st Step To Heaven s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires dans la seule ville de New York.

Au début des années 90, Gabi s’immerge dans l’acid house avec son projet Delkom et le label Delkom Club Control, avide de renouveler la scène électronique à tout prix. Depuis les balbutiements de la techno jusqu’à aujourd’hui, les artistes qui se revendiquent de D.A.F et de Gaby sont légion : Miss Kittin et The Hacker, Boyz Noise, et plus récemment Kompromat, dont l’EP Le brigand et le prince n’est autre que la traduction du morceau « Der Räuber und der Prinz », repris à coeur joie par les français. Grâce à des labels spécialisés dans l’EBM comme Dark Entries, Aufnahme + Wiedergabe ou Detriti Records, le genre prend de l’ampleur derrière les platines, sur les pistes de danse. On voit émerger depuis les années 2010 une nouvelle vague électronique sombre et brutale qui reprend le flambeau de D.A.F., constituée d’artistes comme le duo Schwefelgelb ou l’italien Alessandro Adriani à l’origine du label Mannequin. Sans l’ombre d’un doute, Gabi Delgado continuera de nous faire danser outre-tombe, nos corps en transe dans la sueur.

Dig It! : Grand Esprit Rock’n’Roll

Hommage à Gildas Cospérec

Gildas Cospérec, le fondateur de l’emblématique fanzine toulousain Dig It! consacré au rock garage, n’est plus. Tout au long de son existence, il s’est employé à défendre des groupes confidentiels et pointus avec un enthousiasme contagieux. Retour sur vingt-cinq années passionnées, par l’underground et le papier, les salles de concert étriquées qui collent sueur et décibels à la foule, afin de lui rendre un dernier hommage.

Au commencement était l’obsession d’un univers : le rock garage, autour duquel se retrouvent trois amis. En 1982, Antoine « Tatane » Madrigal, Benoît Binet et Gildas Cospérec fondent Nineteen, fanzine d’une érudition dense qui connaît un franc succès dans l’hexagone, jusqu’à sa disparition en 1988. À l’instar des fanzines des années 80 qui bénéficient d’un noyau de lecteurs fidèles, Nineteen tente d’intégrer la grande distribution, en vain.

« Nineteen, anthologie d’une fanzine rock » publié en 2016 chez Les Fondeurs De Brique.

Fort de son expérience dans le fanzinat, et face au vide laissé par Nineteen, Gildas décide de créer Dig It! avec ses amis en 1993. Dig It! se définit comme « un fanzine qui s’échine à défendre le garage le plus cryptique, le punk le plus torride, le power-pop le plus roboratif, le surf, le country-rock, le psychédélisme le plus déjanté… Tout ce qui réveille nos vieux démons, ranime le Grand Esprit Rock’n’Roll, brandit la bannière de l’Underground et enfonce joyeusement dans le cul du music business… » La messe est dite. Les amis se retrouvent donc chez Armadillo, le magasin de disques tenu par Antoine et Benoît à Toulouse qui devient le quartier général de Dig It.

La devanture d’Armadillo Disques, rue Pharaon à Toulouse : le quartier général de Dig It!

Grâce à une précision d’orfèvre, ils façonnent un objet à la typographie reconnaissable entre toutes : couverture flashy aux tons psychédéliques qui agrippent l’œil, et un intérieur sobre tout en noir et blanc, comme pour honorer les premiers rockers des 50’s et 60’s – ceux qui sont authentiques, les bruts du décoffrage. Brute du décoffrage, l’écriture l’est aussi, grâce à un style résolument vif, nerveux, disséquant scrupuleusement les derniers disques du millésime. Les performances live sont relatées avec jubilation et un humour truculent, ce qui atteste que oui, l’écriture rock est un art, et les contributeurs de Dig It! en remportent la palme haut la main. Au delà du trio de fidèles, des rédacteurs de toutes les professions participent à l’élaboration du fanzine – du chauffeur de camion au physicien – pourvu que l’envie les anime. Alain Feydri, spécialiste des Cramps, et Pascal « Pachuco » Escobar, auteur d’une Histoire du rock à Marseille, sont également de la partie pour rythmer de nombreux récits.

L’esthétique psychédélique et flashy de Dig It!

Au menu du fanzine d’une cinquantaine de pages publié quatre fois par an, se dégustent des articles de fond enquêtant sur des groupes de niches, des extraits de vie estampillées rock’n’roll, des live reports subjectifs et forts en décibels, comme si l’on y était. Sans oublier un assortiment de chroniques de disques, livres, films, afin d’étancher sa soif de curiosité.

Dig It! est tiré à 1000 exemplaires : 500 numéros sont envoyés aux abonnés, l’autre moitié est distribuée chez les disquaires. Monté en association, le fanzine ne bénéficie d’aucune subvention, et si l’on aperçoit de la publicité entre ses pages, il s’agit d’une publicité consacrée à la musique et offerte aux groupes et labels pour les remercier de leur investissement sur la scène rock. Ce sont les aficionados qui achètent Dig It! ainsi que ses rédacteurs qui ont fait perdurer sa publication pendant plus de vingt-cinq ans.

Ces aficionados, qui sont-ils ? Le lectorat de Dig It! est très large, et recouvre toutes les tranches d’âge, du vieux rocker à un public jeune, manifestant son enthousiasme au travers de courriers, et en assistant à l’émission de radio qui était diffusée tous les jeudis soirs sur Canal Sud jusqu’au mois de janvier. L’émission antérieure à la création de Dig It! diffusait la playlist des rédacteurs, et comptabilisait, en plus des écoutes en direct, un millier de téléchargements du podcast sur le site internet du fanzine. Grâce au streaming, Gildas pouvait constater que Dig It! dénombrait des auditeurs du Canada jusqu’au Mexique.

Dig It! 76 : le dernier numéro du fanzine.

En 2020, l’épopée du fanzine touche à sa fin, mais tout au long de sa traversée, Dig It! sera resté fidèle à la gageure de son titre, comme un mantra : une injonction à creuser, à comprendre et à apprécier des sonorités non formatées. Hors des sentiers battus, Dig It! perdure dans les mémoires et dans les notes irrévérencieuses des disques qu’il a tenu à honorer.

Lors de leur réouverture, Les Musicophages organiseront une exposition sur Dig It! afin de valoriser le fanzine auprès du public.

Site internet de Dig It! : http://digitfanzine.chez.com/digit.html

Pour écouter les anciennes émissions : http://digitradio.unblog.fr/

Cocteau Twins, démiurges de l’introspection

Cocteau Twins, groupe phare de 4AD, bouleverse le monde de la musique en influençant la dream pop et le shoegaze. Le dyptique Tiny Dynamine/Echoes In A Shallow Bay constitue un cheminement dans leur discographie vers une texture ultra vaporeuse.

Les musiciens grandissent à Grangemouth, une ville ouvrière d’Ecosse. Fascinés par le punk, Elizabeth Frazer et Robin Guthrie se rencontrent dans une discothèque où le futur guitariste passe ses disques préférés. Ils deviennent amants puis fondent le groupe en 1979. Lors d’un concert de The Birthday Party, ils font connaissance avec le batteur qui leur donne l’adresse de 4AD. Ils envoient des démos à Ivo Watts Russel qui les invite à Londres pour jouer et, sidéré par la voix de soprano de Liz, il signe les Cocteau Twins qui deviennent la coqueluche du label.

« Tiny Dynamine »

En 1982, avec l’album Garlands, le public découvre une formation à la signature inimitable. Ce premier opus naît au moment où la scène gothique se forme avec le club The Batcave à Londres mais la proximité avec le mouvement est minime, tant les sonorités créées par Cocteau Twins sortent de l’ordinaire. Le groupe évolue vite et dans ses expérimentations soniques, il s’avèrera constamment précurseur. Leur musique introspective donne naissance à la dream pop et l’ethereal wave qui seront popularisées par le collectif de 4AD This Mortal Coil dans lequel ils jouent.

« Echoes In A Shallow Bay »

Les boucles chaotiques des instruments et le chant tribal de Garlands se muent en nappes atmosphériques préfigurant le shoegaze en 1983 grâce au morceau « Musette and Drums » sur Head Over Heels, où Robin se sert de la saturation afin de dissumuler ses lacunes à la guitare, sans penser un instant qu’il donnera naissance à un genre inédit. Elizabeth, considérée comme l’une des plus belles voix du monde, chante en glossolalies, inventant une langue à l’onirisme mystérieux. Après le départ du bassiste Will Hegie, Simon Raymonde rejoint la bande à partir de 1984 pour l’album Treasure et restera dans le groupe jusqu’à sa dissolution. Les Cocteau sont très prolixes pendant les années 80 et sortiront des albums presque tous les ans. Tiny Dynamine et Echoes In A Shallow Bay sont deux EP transitionnels dans la carrière des musiciens.

EP « Love’s Easy Tears » 1986

Le 1er novembre 1985 sortent ces EP miroirs, à écouter l’un à la suite de l’autre et à considérer comme les morceaux d’un seul album. En plus d’être dévoilés simultanément, ils possèdent un artwork similaire, telles deux pièces d’un puzzle. Tiny Dynamine et Echoes In A Shallow Bay sont issus d’une même session d’enregistrement au Guerilla Studio à Londres, et le diptyque est réuni dans un disque le 15 novembre de la même année. Les EP de Cocteau Twins font souvent office de transition entre les albums et ceux-ci n’échappent pas à la règle, à la croisée de Treasure, adoubé par le public, et de Victorialand, s’insinuant dans une texture ambient, abolissant la frontière entre couplet et refrain. Tiny Dynamine / Echoes In A Shallow Bay est une plongée dans des nappes encore plus planantes qu’à l’accoutumée, sillonnant un terrain psychédélique comme embrumé par la fumée de cigarette. L’instrumental « Ribbed And Veined » poussant l’auditeur aux confins de l’onirisme, pourrait figurer dans la B.O de Twin Peaks. Le chant d’Elizabeth, excellant dans les trilles sur « Melonella » et les choeurs polyphoniques de « Sultitan Itan » – spécialité qu’elle déploie depuis Head Over Heels – regorge d’une maîtrise, d’une originalité si époustouflantes que l’oreille ne peut s’y habituer. La musique de Cocteau Twins met à mal l’entendement, conjure toute exégèse pour s’en remettre à une émotion brute, pure qui ne peut que laisser pantois.

« The Moon And The Melodies »

En 1986, le groupe collabore avec le pianiste ambient Harold Budd sur l’opus The Moon And The Melodies. Ils signent avec Capitol en 1988 pour distribuer leurs disques en Amérique et ils quittent 4AD en 1990 après avoir sorti Heaven Or Las Vegas. Ils composeront deux albums plus pop au cours des années 90 qui n’accèdent pas à la consécration escomptée. La relation de Robin et Elizabeth s’achève, le groupe splitte. Au sortir d’une aventure si intense, ils ne se reformeront jamais mais poursuivent la musique chacun de leur côté. Liz a acquis une renommée mondiale en chantant pour Massive Attack, Simon fonde le label Bella Union et produisent de nombreux artistes tels que Beach House et Explosions in the Sky.

« Blue Bell Knoll », 1988

This Mortal Coil, le supergroupe de 4AD

This Mortal Coil est un projet regroupant les artistes les plus talentueux de chez 4AD. En 1984, leur album It’ll End In Tears contribue à l’émergence d’un nouveau genre : la dream pop.

Ivo Watts Russel nourrissait le désir de réaliser un medley de deux chansons de Modern English, « Sixteen Days » et « Gathering Dust », mais après avoir soumis l’idée au groupe, le chanteur Robbie Grey refuse. Ivo suggère alors aux musiciens de 4AD d’enregistrer les deux titres, désireux de produire un album avec des reprises de chansons des années 60 et 70 l’ayant influencé. Parmi elles, figure le chanteur Tim Buckley dont Elizabeth Fraser reprend « Song To The Siren » sur le 45 tours du même nom en 1983, qui reste en tête des charts britanniques pendant 101 semaines. Le succès est tel qu’Ivo décide de prolonger l’expérience sur un long format.

Vinyle de « It’ll End In Tears »

C’est ainsi que naît le supergroupe This Mortal Coil, invitant un florilège d’artistes de renom issus de 4AD tels que les Cocteau Twins, Dead Can Dance, Modern English, Xmal Deutschland, Wolfgang Press ou encore Colourbox à créer une musique contemplative au possible, qui emprunterait à la puissance du rock mais en lui donnant une autre teinte, beaucoup plus brumeuse. Sous la houlette du producteur John Fryer, tout ce beau monde enregistre It’ll End In Tears en 1984.

Au catalogue, deux titres de Big Star, sont réinterprétés par de prestigieux chanteurs qui ne font pas partie de l’écurie : il s’agit de Gordon Sharp (Cindytalk) sur « Kangaroo » et Howard Devoto (Buzzcocks, Magazine) sur « Holocaust ». Leurs voix graves, soutenues par le violoncelle et le piano métamorphosent les morceaux folk en plaintes lancinantes qui rendent justice à la mélancolie s’échappant des paroles. Pour parvenir à ce résultat lors des enregistrements, Ivo emporte avec lui une cassette des titres originaux afin de capter ce qui le séduit tant dans ces chansons, pour ensuite le transmettre à ses artistes qui les dynamitent dans une atmosphère contemplative. Malgré une majorité de reprises, It’ll End In Tears révèle deux inédits de Dead Can Dance, « Waves Become Wings » et « Dreams Made Flesh » ainsi qu’un titre instrumental, « Fyt », où The Wolfgang Press et Colourbox créent une mélodie qui confère à l’ambient avec les synthétiseurs.

This Mortal Coil est sans conteste le projet le plus audacieux d’Ivo car It’ll End In Tears défriche des sonorités n’ayant pas encore été exploitées en 1984, et qui vont contribuer à l’émergence de la « dream pop », genre immergeant l’auditeur dans des nappes d’instruments éthérés superposées à des voix oniriques. Sublime, le résultat emporte l’auditeur vers le paroxysme qui lui est promis à l’écoute du disque. À la fin, nous pleurons de cette beauté si incandescente, si sombre, dans laquelle nous précipite This Mortal Coil.

A l’Est, il y a du nouveau (une introduction à la scène musicale tchèque)

Episode 1 : Market

Le hasard des rencontres et des voyages m’a amené à faire plusieurs séjours à Prague ces dernières années. J’y ai croisé des expositions, des lieux, des personnes, des points de vue, de la beauté, des pavés, des tramways…et puis quelques concerts, forcément. Au fur et à mesure, j’ai découvert le bouillonnement de cette ville pleine de ressources (..et de collines dont les sommets régalent les yeux, mais ce n’est pas le sujet). Je suis rentrée avec des souvenirs plein la tête et l’envie profonde de parler de tout cela : il se passe des choses sur la scène musicale de ce petit pays au centre de l’Europe et il est grand temps que nous allions y tendre une oreille ! Je suis donc allée à la rencontre de musicien-ne-s tchèques afin d’en savoir plus là-dessus.

Cette fois-là le rendez-vous était pris, dans un bar animé du quartier de Vinohrady, avec deux membres du groupe Market, première formation de cette série d’articles…

-Est-ce que vous pouvez présenter rapidement le groupe (ses membres etc) ?

Jakub : Alors il y a moi, Jakub, je joue de la guitare et des claviers, Market c’est aussi lui (montrant son acolyte en face de lui), Pavel, il s’occupe des synthés et euh…

Pavel : …des samples

Jakub : Oui..après on a Andřé qui est le bassiste puis Marek qui est le batteur et Šimon qui est au chant et à la guitare…et voilà notre joyeuse bande !

-Depuis quand jouez-vous ensemble ?

Pavel : Je pense qu’on a officiellement créé le groupe en septembre…2017 et on a fait notre premier concert en février 2018. donc oui ça fait à peu près deux ans. Aussi, en mai dernier, on a sorti notre premier album Art Star et puis..

Jakub : ..on a fait quelques dates depuis et c’est tout !

Pavel : Oui, on a juste sorti un single et je pense que c’est tout !

-Quelles sont vos inspirations (pas forcément musicales) pour créer vos morceaux ?

Pavel : Je pense que c’est très varié…et je crois que je peux aussi parler au nom de Šimon avec qui je compose les morceaux, parce que c’est pareil pour lui : on écoute vraiment beaucoup de styles différents. C’est vraiment ça, on ne s’est jamais dit « notre musique devrait sonner comme tel groupe » ou « on va faire de l’électro ou autre ». Non, la phase de composition s’est toujours déroulée naturellement. Donc je dirais que ce qui nous inspire c’est la musique, de manière générale.

Jakub : Je ne pense pas qu’il y ait un seul genre musical que l’on n’écoute pas…

Pavel :…à part la country

Jakub : J’aime la country ! J’ai acheté un album de country samedi dernier (on avait trop bu)…

Pavel : Je sais ! Je disais ça pour rire ! En fait un seul genre que je ne pourrais vraiment pas qualifier d’influence c’est le reggaeton mais à part ça…

-Comment vous composez vos chansons du coup ? Est-ce que vous avez un schéma qui revient régulièrement par exemple ?

Pavel : Pas vraiment..mais je dirai qu’en général c’est moitié moitié entre Šimon et moi. Par exemple je commence à composer une partie de l’instru et je l’envoie à Šimon qui va écrire les paroles et, à partir de là, on va faire des allers-retours. Après on va peut-être proposer une démo aux autres qu’on va retravailler tous ensemble.

Jakub : Après on ne va pas leur dire « non, ça c’est nul, on recommence » ! (rires) Juste se réapproprier nos parties pour que ça sonne plus juste pour nous.

Pavel : Mais c’est pas vraiment un processus précis et non modifiable, c’est très variable.

© Bára Gadlinová

-Comment vous présenteriez la scène musicale pragoise à quelqu’un qui y est complètement étranger à cela ?

Jakub : Tout d’abord, il faut dire que c’est de mieux en mieux et de plus en plus développé d’année en année. Chaque année il y a de nouveaux groupes qui sont meilleurs que les précédents. Je me souviens quand j’avais 21 ou 22 ans, il n’y avait pas vraiment de musiques d’ici que j’aimais écouter mais maintenant, de nouveaux projets qui apparaissent régulièrement. Donc, oui, ça devient de plus en plus intéressant… Tu as pas mal de formations qui font du rock à guitares mais aussi des producteurs d’électro, de techno et de dance, beaucoup de DJs avec des styles très différents…beaucoup de nouveaux clubs qui ouvrent aussi.

Si je devais présenter cette scène à quelqu’un qui ne connait pas du tout Prague, je lui conseillerai juste d’aller se balader dans différents clubs et salles de concerts qui proposent différents styles de musique.

Pavel : En même temps je ne pense pas que Prague est une ville avec une seule facette, avec une chanson/un groupe/genre musical très identifié-e et qui pourrait la représenter. Ce n’est pas comme Berlin par exemple.

Jakub : Je dis toujours que Prague est un melting pot musical. Les gens vont aller visiter Berlin, Amsterdam ou Londres (toutes ces villes qui brassent plus de monde, qui ont des scènes plus développées) et s’en inspirer. Du coup, ici il y a plein de courants musicaux différents mais rien n’est « au top » si je puis dire… par contre ça devient de mieux en mieux au fur et à mesure que le temps passe.

Pavel : Peut-être que la techno est au-dessus quand même, on a une très bonne scène techno ici et je ne parle pas seulement de Prague mais un peu partout dans le pays, notamment à Brno par exemple…mais on doit encore trouver notre place dans le paysage international, on n’a pas vraiment de style précis qui pourrait marquer l’identité de la ville…

Jakub : ..Mais c’est bien pour toi par exemple, comme ça tu peux découvrir des artistes qui jouent des morceaux issus de courants très différents tout en restant dans la même ville !

-Et du coup comment vous vous sentez au sein de cette scène ?

Jakub : Je ne crois pas qu’on ait vraiment une place précise. Certaines personnes disent qu’on fait partie de la scène rock et, c’est pas contre eux, mais j’ai l’impression que c’est juste pour mettre une étiquette sur ce qu’on fait alors que notre musique est un mélange de différents genres. Oui, on joue avec des guitares mais on ne peut pas nous résumer à cela. Ça nous ramène à la question précédente en fait : je pense que la scène musicale pragoise est très variée et tou-te-s les musicien-ne-s se rencontrent. C’est un petit monde… et je ne crois pas qu’on ait une place spéciale.

Pavel : Je ne pense pas non plus… au début, pas mal de gens nous ont classés dans la grande famille, un peu vague, de l’indé…mais en même temps on ne peut pas reprocher ça au gens. Quand on écoute une chanson, on va juste, instinctivement la relier à ce que font d’autres artistes que l’on connait.

Jakub : Voilà…mais en même temps on ne se préoccupe pas trop de tout cela. C’est cool si les gens écoutent notre musique, viennent nous voir en concert etc… mais on ne se soucie pas vraiment de savoir si on rentre bien dans des cases précises.

-Quelles sont les meilleurs endroits pour écouter/découvrir des musiques à Prague ?

Pavel : Je dirai le Fuchs2, qui a ouvert il y a environ un an, Underdogs qui est…

Jakub : …Underdogs est un endroit plus underground qui accueille plusieurs styles de musique de la pop comme du hardcore ou encore de l’électro bien sûr. C’est un vieux sous-sol (d’où le nom !) …et c’est vraiment une bonne salle !

Après cela dépend du style de musique que tu veux aller voir évidemment. Il y a aussi les grosses salles comme le Roxy.

Pavel : Il y a aussi des endroits comme Forum Karlin…qui n’accueillent pas que des concerts, ils font aussi office de théâtre etc

Jakub : 007 aussi ! C’est un peu comme Underdogs… sauf que ça existe depuis quelque chose comme trente ou quarante ans (en réalité le club vient de fêter ses cinquante ans), c’est assez mythique.

Pavel : Sous le régime communiste, c’était l’un des rares endroits (voire le seul) où l’on pouvait voir jouer des groupes de rock du bloc de l’Ouest.

Jakub : On peut aussi trouver de très bons clubs en dehors de Prague, dans d’autres villes, comme à Brno…Ah et Café v Lese est sympa aussi !

Et pour finir, est-ce que vous avez des projets pour les mois à venir ?

(Ils hésitent, se concertent)

Jakub : Bon…on travaille sur de nouveaux morceaux mais on ne peut pas vraiment en dire plus pour le moment.

Retrouvez la musique de Market ici ou

Modern English, les oubliés de 4AD

Modern English

Modern English a connu un bref succès au début des années 80 avant d’être délaissé par le public et la critique. Premier album coup de poing, Mesh & Lace révèle un post-punk fiévreux ciselé par des synthétiseurs chaotiques.

Passionnés par la culture punk et inspirés par Joy Division ou The Wire, les anglais fondent The Lepers en 1979 avant de se rebaptiser Modern English, suite à l’ajout d’un synthétiseur dans leurs compositions. Repérés par le journaliste et animateur de radio John Peel , ils entament une tournée dans le pays, envoient une démo à Ivo, et figurent parmi les premiers groupes à avoir signé chez 4AD.

Vinyle de »Mesh & Lace »

En 1980, ils sortent les singles « Gathering Dust », « Swans Of Glass » et « Smiles & Laughter » avant de se lancer dans la réalisation de Mesh & Lace. Ce sont les cendres du punk et la désillusion d’une Angleterre ultra-libérale qui amènent la bande de l’Essex à écrire les chansons caustiques de ce premier opus paru en 1981, martelées par des riffs et une voix pugnace sur lesquelles le synthétiseur laisse planer des ondes menaçantes. Modern English enregistre deux autres albums produits par Hugh Jones qui n’auront pas le retentissement escompté, mais le single « I Melt With You » connaît un vif succès aux États-Unis.

Le groupe quitte 4AD en 1984 et se tourne vers une production américaine avec Sire Records, l’essentiel de son public réside désormais dans le pays de l’Oncle Sam. Leur musique prend un tournant plus pop mais son public la juge trop édulcorée. Modern English ne parviendra pas à convaincre de nouveaux auditeurs et sombre dans l’oubli au cours des années 90, malgré la sortie de quelques disques qui passent inaperçus.

Ivo Watts-Russel tient Modern English pour une des formations les plus sous-estimées du label et est resté en très bon terme avec ses membres bien après leur départ de 4AD.

Albums sortis chez 4AD:

1981 Mesh & Lace

1982 After The Snow

1984 Ricochet Days

Singles et EP chez 4AD:

1980 Swans On Glass

1980 Gathering Dust

1981 Smiles And Laughter

1982 Life In The Gladhouse

1982 I Melt With You

1983 Someone’s Calling

1984 Chapter 12

Renarde – Etre là ce n’est rien

Les Toulousains de Renarde sont de retour avec un nouveau clip illustrant leur morceau Etre là ce n’est rien ! Une vidéo réalisée par Electric Animals et sortie il y a quelques jours…


Tourné à la chapelle YMA de Mézin (47) en juin dernier, le clip nous plonge dans une succession de jeux d’ombres, de flous et lumières, d’images saccadées et hallucinées…

Nous atterrissons dans une fête où se mêlent plaisanteries des convives, disputes tardives et lâchés de confettis. Oui, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a de l’animation en arrière plan…cependant tout cela ne semble pas attirer le personnage principal qui, lui, a l’air de rester impassible, étranger à tout cela.

C’est en effet ce que racontent les images et les paroles dans ce clip : une situation de décalage entre une personne (en l’occurrence Bruno, le chanteur et principal porteur du projet) et le contexte (l’ambiance, les codes, les gens) qui l’entoure.

Une vidéo en forme de mise en bouche de ce que Renarde a dans les cartons pour les mois à venir…rendez-vous en 2020 pour suivre tout ça !

Retrouvez plus de renseignements sur le groupe en cliquant ici !

Le label révolutionnaire 4AD fête ses 40 ans

Le mythique label 4AD fête ses quarante ans ! Découvrez la folle aventure d’un passionné qui a révolutionné l’histoire de la musique indépendante.

À la fin des années 70 à Londres, les jeunes Ivo Watts Russel et Peter Kent, fervents amateurs de rock, passent leurs journées chez Beggars Banquet, LE label indépendant qui signe les grands noms du punk, et possède son propre disquaire en dessous des locaux. Ils finissent par connaître si bien le catalogue que la maison de disques les embauche à la boutique avant de les faire travailler au sein du label. Chargés d’écouter les démos, ils font preuve de tant d’enthousiasme à l’égard de certains groupes que Beggars Banquet leur suggère de monter leur propre maison de disques, en leur apportant une aide financière. C’est ainsi qu’Axis Records voit le jour en 1979.

Bauhaus est le premier groupe à être signé chez 4AD

Emballés par le rock sombre de Bauhaus, précurseur d’un mouvement gothique qui connnaîtra un franc succès dans les charts britanniques et en Europe, Ivo et Peter signent leur premier groupe en novembre 1980 avec un album devenu culte : In The Flat Field. Au même moment, Axis doit changer de nom car il est déjà emprunté par une autre maison de disques et nos deux fondateurs s’inspireront d’un de leur flyer où est inscrit « 1980 Forward », abrégé en 4AD. Ivo souhaite explorer les sonorités creusées par le rock gothique et la new-wave, or Peter désire signer des groupes moins arty et quitte l’écurie en 1981 pour fonder son label Situation Two. Ivo se retrouve seul aux commandes de la maison mais, se laissant guider par son instinct musical aguerri, il signe au début des années 80 un nombre important de groupes, devenant tous aussi cultes les uns que les autres : les irrévérencieux Nick Cave et Lydia Lunch ou encore les mystiques Dead Can Dance.

« Peppermint Pigs » des Cocteau Twins, 1983.

En 1981, Ivo reçoit une démo qui va changer sa vie et façonnera l’identité sonore du label deux décennies durant : Cocteau Twins. Le guitariste Robin Guthrie se rend chez Beggars Banquet dans l’espoir de rencontrer Ivo en personne, ce qui n’arrive pas. La cassette qu’il laisse tombera pourtant entre les mains du démiurge de 4AD quelques temps plus tard. Intrigué, il convoque le groupe et lorsqu’il entend la voix soprano hors-norme d’Elizabeth, c’est la révélation. Le groupe prolixe sort des albums tous les ans durant les années 80, et développe une signature unique, traduisant l’émotion la plus viscérale qui soit – en raison d’une langue inventée par les paroles chimériques de Frazer et une ambiance organique, introspective au possible – jamais égalée par ses pairs. Cocteau Twins sont les enfants chéris du label mais aussi ses enfants terribles. Malgré le statut prestigieux que leur accorde Ivo, ils se plaindront auprès du label des pochettes réalisées par Vaughan Oliver, et de ne pas être mis plus en avant pour passer à la radio.

Gordon Sharp dédicace ses textes sybillins à Liz Frazer, qui le lui rend bien.

En 1983, Ivo fait la connaissance du graphiste Vaughan Oliver lors d’un concert et l’invite à collaborer avec le label pour réaliser l’artwork de ses pochettes, œuvres d’arts à part entière que s’arrachent les aficionados. 4AD, ce n’est pas seulement une aventure sonique hors du commun, c’est une signature esthétique reconnaissable entre toutes chez un disquaire. Avec le partenariat du vidéaste Nigel Grierson et du designer-calligraphe Chris Bigg, Vaughan Oliver fonde 23 Envelope (ou v23 ), réputé pour cultiver une imagerie adaptée au son d’un groupe, ce qui donne lieu à un art synesthésique, onirique.

La dimension esthétique de 4AD est telle que le label réalise des calendriers.
Magazine consacré à 4AD

Pour célébrer l’anniversaire de 4AD, on ne peut faire l’impasse sur le rôle considérable du producteur John Fryer au sein du label qui a su créer le son dont Ivo rêvait. Il orchestre le son de nombreux artistes tels que Clan Of Xymox ou Xmal Deutschland, mais il est surtout reconnu pour être aux manettes du « supergroupe » initié par Ivo : This Mortal Coil. En 1983, il désire réaliser un medley de deux chansons de Modern English « Sixteen Days » et « Gathering Dust » mais le groupe refuse. Ivo soumettra alors l’idée à plusieurs artistes du label (Cocteau Twins, Colourbox entre autres) d’enregistrer des reprises de ces titres et de morceaux des années 60 et 70 comme « Song To The Siren » de Tim Buckley qui fera un tabac. This Mortal Coil existera le temps de trois albums et contribue à l’émergence de la « dream pop », genre qui fait la part belle aux voix et nappes d’instruments atmosphériques, laissant émerger, dans son sillage, les balbutiements du shoegaze… L’influence du collectif sera telle qu’elle inspirera le label américain Projekt Records à signer une majorité de groupes éthérés.

« It’ll End In Tears » de This Mortal Coil

Au début des années 80, Peter Murphy de Bauhaus donne une cassette avec de mystérieuses voix des pays de l’Est à Ivo qui tombe sous le charme de leur chant : Le Mystère des Voix Bulgares que l’ethnomusicologue Marcel Cellier avait signé sur son label en 1975. Ivo est fasciné par leur mélopée utilisant des quarts de tons considérés comme faux qui insufflent une dimension singulière au chant dont la scène folk – Kate Bush en tête – va s’imprégner. Désireux d’explorer des sonorités peu considérées en Occident, 4AD s’empare de l’exotisme avant-gardiste qu’incarne Le Mystère des Voix Bulgares et ressort le disque en 1986. Le collectif connait un succès retentissant au Etats-Unis comme en Europe de l’Ouest. Il ne fait aucun doute que la mystérieuse chorale est l’une des influences de Lisa Gerrard – qui enregistrera un album avec elle et il est probable que les Cocteau Twins s’en soient inspirés.

« Sunburst And Snowblind » de Cocteau Twins ou l’art d’illustrer des sonorités éthérées

En 1987, le label manque d’argent et cherche désespérément une manne financière qui l’aidera à renflouer ses caisses. Ivo réussit un coup d’éclat qui va remédier à la situation, grâce à la collaboration de deux groupes qu’à priori tout oppose : la musique électronique de Colourbox et le rock alternatif et noise d’A R Kane. De ce duo naît MARRS qui envahira les charts avec le single Pump Up The Volume, précurseur de la musique house et premier hit contenant des samples à entrer dans les tops britanniques. L’enregistrement de ce titre aura été des plus houleux car des dissensions règnent entre les deux groupes sur le plan artistique. Ils refusent de venir en studio en même temps, préférant œuvrer chacun de leur côté, mais au terme de cette aventure les attend un tube qui va enflammer les discothèques aux quatre coins du globe. Le label survient à ses besoins et Pump Up The Volume est le seul titre de house que 4AD ait jamais enregistré, Ivo préférant continuer de déployer les univers musicaux fidèles à ses obsessions.

« Pump Up The Volume » s’est hissé en tête des charts anglais pendant des semaines
Colourbox

Si, dans les années 80, c’est Londres qui domine l’industrie musicale, elle perd son hégémonie au début des années 90 au profit des Etats-Unis. Ivo ouvre alors un bureau de 4AD à Los Angeles. Il déniche des pointures américaines majeures telles que His Name Is Alive et sa dream pop expérimentale ou encore la folk de Red House Painters qui emplit les stades grâce à la figure iconique de Mark Kozelek. Grâce à ces groupes, 4AD entretient la filiation avec les sonorités éthérées qui font sa marque de fabrique auprès des auditeurs du label mais pressentant l’avènement du grunge, il s’aventure vers des sonorités plus dures. Ivo découvre et signe Throwing Muses, The Pixies ou encore The Breeders qui font une entrée fracassante dans les années 90 avec un rock brut, dont le mot d’ordre est la fièvre. Face à l’effervescence de guitares saturées, il créé un sous-label dédiée au rock underground intitulé Guernica qui produira quelques groupes mais ne perdurera pas.

Spooky de Lush. En pleine époque shoegaze, les artworks de v23 se distinguent grâce à leur singulière finesse.

En 1990, les Cocteau Twins signent leur dernier album chez 4AD Heaven Or Las Vegas avant de se séparer de l’écurie. Ivo a évolué en même temps que ses artistes fétiches et leur perte conservera probablement pour lui un goût amer. Cette séparation n’est peut-être pas sans lien avec son départ du label quelques années plus tard. Bien que les Cocteau avaient préfiguré le shoegaze avec « Musette and Drums », en s’exilant aux Etats-Unis, Ivo n’a pas su se saisir de la vague émergeant au Royaume-Uni, composée de My Bloody Valentine, Ride ou Slowdive signés chez Creation Records. Il prend sous son aile Swallow et Heidi Berry –son groupe Felt était signé chez Creation, et les membres de My Bloody Valentine viennent chez 4AD pour fonder Mojave 3, créant ainsi une porosité entre les deux labels mais cela ne suffira pas à orner le label de son blason des débuts. Au milieu des années 90, le monde de la musique évolue grâce aux possibilités technologiques offertes par le logiciel ProTools, la musique électronique supplante peu à peu l’industrie et Ivo, n’ayant jamais juré que par ses goûts, jette l’éponge.

His Name Is Alive,
« Home Is In Your Head » de His Name Is Alive, 1991.

Il revend 4AD à Beggars Banquets en 1999, parvenant difficilement à dénicher des artistes dignes de le faire vibrer, et écœuré par une scène musicale à l’intérieur de laquelle il ne se reconnaît plus, il abandonne l’aventure et part vivre dans le désert du Nouveau-Mexique. Le départ de la figure légendaire d’Ivo opèrera un tournant pour le label qui, à l’aube du vingt-et-unième siècle, ne pourra égaler la révolution musicale accomplie dans les 80’s et les 90’s.

Néanmoins, 4AD existe toujours aujourd’hui et produit des musiciens éclectiques, comme Bon Iver, Daughter, ou encore Holly Herndon qui compose avec une intelligence artificielle. En quarante ans d’existence, l’écurie a toujours su rester audacieuse en respectant sa gageure en matière d’excellence. Elle reste, aujourd’hui encore, un modèle pour de nombreux labels indépendants. C’est pourquoi dans les prochaines semaines seront publiées des chroniques des artistes emblématiques de 4AD.

Vidéos réalisées pour la compilation « Lonely Is An Eyesore » en 1987

https://4ad.com/

Ces frenchies qui ont tout d’england

Cette chronique passera en revue trois LP de frenchies qui n’ont pas dû sécher les cours d’anglais au lycée. De l’improbable duo au retour inattendu en passant par une déclaration d’amour, petite revue de presse de la scène indie française tous plus incontournables les uns que les autres qui maîtrisent donc très bien la langue de Shakespeare. Tout d’abord en janvier dernier la sortie de JOY, deuxième LP de l’inclassable Moon Gogo. Le duo réunit l’insaisissable Federico Pellegrini (guitare-chant-claviers à un doigt) ex French Cowboy ex  The little Rabbits et la nanto-coréenne E’Joung-Ju, joueuse émérite de geomungo (prononcez Komungo), instrument traditionnel coréen à six cordes. Ensemble, ils construisent une musique dépouillée et obsédante, élégante et légèrement débraillée, intime et suavement punk. De la musique de chambre pas très bien rangée.

Tomberlin – Pépite folk venue de l’Ouest

Son nom ne vous dit peut-être pas grand chose ici, nous même nous ne l’avons découverte qu’en mai dernier, lors de la dernière édition du festival This Is Not a Love Song, mais cette jeune américaine n’en demeure pas moins pleine de promesses…

De son nom complet Sara Beth Tomberlin, la jeune musicienne a débarqué il y a à peine plus d’un an avec son premier album intitulé At Weddings. Un opus tout en douceur qui nous ouvre pourtant la porte vers un monde  que la chanteuse a construit avec une voix puissante comme base.

A Nîmes, alors que nous faisions, pour la première fois, connaissance avec sa musique, la chanteuse avait réussi à remplir la salle du Club avec, pour seuls supports, sa guitare et un musicien qui l’accompagnait (tantôt au clavier, tantôt à la guitare). Il faut  bien l’avouer, cela n’était pas donné à tout le monde ! En effet, étant donné que le festival avait fait le choix de programmer plusieurs groupes/artistes sur les mêmes créneaux horaires, le flux des entrées et sorties était continu, le public allant et venant dans les différents lieux de concerts sans grande discrétion.

Cela n’a, pour autant, pas empêché Tomberlin de créer une vraie ambiance apaisante afin de nous faire vivre un instant hors du temps…

Si la voix prédomine dans la musique de cette artiste, ce n’est pas pour rien. Élevée dans un milieu très religieux, elle a commencé par chanter à l’église avant de s’en éloigner afin de faire vivre ses propres compositions. Reste que l’Américaine chante aujourd’hui avec beaucoup de justesse et une précision rare, ce qui donne une voix nous rappelant naturellement les chants religieux.

Outre la voix, Sara Beth s’accompagne, dans la plupart de ses morceaux, essentiellement de sa seule guitare sur laquelle elle joue des motifs plutôt simples mais efficaces, chers à la musique folk. C’est ce qui est le plus appréciable dans sa musique : tout y est en finesse, il n’y a rien en trop. Ajoutez à cela un équilibre parfait entre puissance, justesse et sincérité et vous obtiendrez une recette dont il ne faut pas passer à côté !

Tomberlin a grandi et élaboré son album dans un certain isolement et cela se ressent quelque peu dans sa musique, à travers ses morceaux intimistes, comme suspendus. L’univers de la jeune artiste semble également difficile à saisir dans son entièreté mais nul doute qu’elle en a encore sous le pied et qu’elle continuera de nous en dévoiler ses différentes facettes via ses prochaines créations…

Plus de renseignements sur l’artiste ici ou !