Des robots et des mélodies : les visions de Kraftwerk

La musique électronique a perdu l’un de ses plus précieux visionnaire. Florian Schneider, membre du duo fondateur de Kraftwerk, s’est éteint début mai 2020. Le groupe allemand a anticipé l’impact de la technologie dans la création musicale et son essor dans la musique populaire. Décryptage d’une identité sonore majeure.

Florian Schneider

Florian Schneider rencontre Ralf Hütter en 1968 à Düsseldorf, ville ouest allemande dont ils sont originaires. Tous deux issus d’une classe sociale aisée, ils évoluent dans le cercle intellectuel des beaux-arts et étudient la musique. Ils créent Kraftwerk deux ans plus tard, dont le nom signifie « centrale électrique » et correspond à leur idéal artistique : composer une musique comme le ferait une machine, reproduisant les sons des grandes villes auxquels ils sont familiers. Ils tiennent à chanter dans leur langue maternelle pour renforcer l’identité allemande de leurs compositions réalisées dans leur studio privé : le Kling Klang Studio.

Kraftwerk au Kling Klang Studio

Pour ce faire, Ralf écrit la majorité des textes, et Florian supervise les clips vidéos, le design des pochettes d’album et la confection des automates auxquels il est particulièrement attaché. Ils créent souvent les appareils à partir desquels ils travaillent. Si leurs trois premiers albums enregistrés au début des années 70 connaissent un succès confidentiel, leurs futurs disques influencent considérablement les Musiques Actuelles, tous genres confondus. Kraftwerk fusionne la musique électronique à la musique populaire, et nous avons sélectionné trois titres essentiels illustrant cette friction parfaite.

« Autobahn » : sur la route du succès

Le 1er novembre 1974, Kraftwerk sort Autobahn, leur quatrième album, qui marque un tournant dans la carrière du groupe. Enregistré dans leur studio Kling Klang à Düsseldorf, sous la houlette du mythique producteur Conny Plank (Can, D.A.F), ce disque est leur premier « album-concept », champ qu’ils ne cesseront d’explorer à chaque nouvel enregistrement. Véritable ode à la conduite automobile, Autobahn propulse son auditeur au coeur d’une autoroute vibrante, à l’intérieur d’un véhicule dont il peut ressentir les mécanismes, comme l’explique Ralf dans une interview au Monde en 2002 : « cet album était autant déterminé par le concept original de l’autoroute qu’inspiré sur le vif par le son des pneus sur l’asphalte, celui de l’autoradio, ou le mouvement perpétuel des roues. »

Le morceau-titre « Autobahn », d’une durée de 22 minutes, occupe toute la face A du 33 tour originel. Florian Schneider se sert d’un synthétiseur ARP Odyssey pour recréer le son des voitures qui démarrent, dont les portières claquent, que l’on entend dès le début de la chanson. Il joue également de la flûte, de la guitare et du violon, pendant que Ralf est aux claviers. L’ensemble produit une boucle défilant tout au long du morceau, comme pour mimer le trajet répétitif mais hypnotique du véhicule avançant sur les voies. Le roulis automobile, crissant, est reconstitué par une rythmique motorik (« activité du moteur » en allemand): néologisme créé par des critiques musicaux pour décrire le rythme lancinant de la conduite, cher aux groupes de krautrock. Il s’agit également du premier titre à contenir des paroles et du chant, notamment avec l’utilisation du vocoder qui génère un effet robotique, et que Kraftwerk utilise massivement dans ses créations. Schneider créé même son propre système de synthèse vocale, « Robovox », fonctionnant en temps réel.

« Autobahn » est aussi édité en version single de trois minutes pour le public américain, et devient un tube planétaire, alors que l’avant-garde musicale familière de Kraftwerk jusqu’alors ne séduisait qu’un public restreint. Le refrain pop et terriblement accrocheur rappelle le chant entraînant des Beach Boys. Le succès ne se fait pas attendre : un million d’exemplaires du single s’écoule outre-Atlantique en 1975, contre 500 000 exemplaires de l’abum. « Autobahn » est le morceau qui fait office de transition dans la discographie de Kraftwerk, créant une symbiose entre la pop et une avant-garde mélodique.

« Trans-Europe Express » : prophétie électronique

Florian et Ralf cultivent un intérêt pour les lieux d’interconnexions, et plus particulièrement les gares. La légende voudrait qu’un de leurs amis, le journaliste Paul Alessandrini, leur suggère d’écrire un morceau sur les Trans-Europe Express : de prestigieux trains reliant les capitales européennes entre elles, destinées à une clientèle de classe aisée. Et sur cette proposition, ce n’est pas seulement un morceau que compose Kraftwerk, mais tout un album : Trans-Europe Express, édité en 1977. Après les autoroutes, les allemands tiennent à sillonner les lignes ferroviaires à travers l’Europe.

Le titre « Trans-Europe Express » se déploie sur un rythme lent, aux accents métalliques. Ses longues plages de synthétiseur, les cordes pénétrant le motif principal comme une mélopée sont caractéristiques de l’identité sonore de Kraftwerk. À contretemps des rythmes saccadés du punk déferlant en Europe à cette période, le groupe poursuit son entrelacement entre la pop et une étrange technologie, non dénuée de mélancolie. Les paroles en français, anglais, allemand – à noter que depuis son album Radio-Aktivität en 1975, le groupe édite une version allemande et une version anglaise de ses albums – énumèrent les haltes des voyageurs du train, à l’exception du dernier couplet où il y a une escale pour rencontrer David Bowie. Le chanteur anglais avait invité Kraftwerk à le rejoindre sur scène mais, déclinant toute collaboration, les musiciens de la Ruhr lui consacrent ces quelques lignes. Honoré, Bowie leur dédie en retour la chanson « V-2 Schneider » sur son album Heroes, deuxième volet de la trilogie berlinoise inspirée par le groupe allemand.

David Bowie est loin d’être le seul à être influencé par Kraftwerk. « Trans-Europe Express » pose les jalons de genres très divers : la synth-pop et la new wave avec The Art Of Noise, OMD, Depeche Mode ; la techno de Detroit dont les pionniers Juan Atkins, Derrick May, ou Kevin Sauderson, perçoivent dans ce morceau l’acte fondateur du mouvement électro. Ses percussions funk inspirent la musique afro-américaine ainsi que le hip-hop. En 1982, le DJ et l’un des membres créateurs du hip-hop, Afrika Bambaataa, s’empare de la mélodie de « Trans-Europe Express » en la réenregistrant en studio pour son titre « Planet Rock » qui fait un carton. « Trans-Europe Express » est le morceau le plus samplé des germaniques, et « Planet Rock » devient à son tour l’un des titres de rap les plus samplés. En 2007, le morceau de Kraftwerk devient la musique officielle de l’inauguration de la ligne européenne du TGV-Est : de quoi ravir ses membres férus de trains, et continuer d’influencer les musiciens passagers, transportant avec eux un rythme nomade, une géographie électronique.

« The Robots » : plongée au coeur de la matrice

Le dessein de Kraftwerk est d’engendrer une union parfaite entre l’homme et la machine, et ainsi créer une entité unique. Le groupe met au point son but ultime en 1978, grâce à son album Die Mensch-Machine. Florian développe le concept « d’homme-machine » lors d’une interview avec Lester Bangs pour le magazine américain Creem en 1975 :  » La Menschmachine est notre concept accoustique, et Kraftwerk, c’est la centrale électrique. » Ce disque d’à peine une demi-heure est un concentré d’une efficacité pop redoutable et robotique, teinté de groove. La maîtrise des mélodies est imparable, et la plupart des titres deviennent des incontournables.

C’est le cas de « The Robots », dont les paroles vocodérisées et minimalistes n’en dévoilent pas moins la réflexion qu’entretient le groupe vis-à-vis de la technologie : « We’re functioning automatic/And we are dancing mechanic/We are the robots/ We are programmes just to do/Anything you want us to ». Une phrase en russe « Ya tvoi sluga, ya tvoi rabotnik », qui signifie « je suis votre serviteur, je suis votre employé » joue sur la polysémie du terme robot, qui signifie travailleur. Le robot serait donc au service de l’homme, oeuvrant à ses côtés pour augmenter ses capacités de travail ou de création, au risque de se fondre l’un dans l’autre et de fusionner ? La pochette est un prolongement de cette réflexion car son graphisme rouge et noir, inspiré du constructivisme russe, est lié à la pensée que le futur serait entre les mains de la science, et qu’une société idéale pourrait advenir grâce à la technologie.

Lors des concerts où est joué « The Robots », Kraftwerk a conçu des automates pour accompagner les membres du groupe sur scène. La première apparition de ces robots date de 1981 et ils sont intégrés aux tournées depuis. Ils les remplacent pour les sessions photos, devenant les avatars de Ralf et Florian. Ces derniers émettent le souhait que les robots se substituent à eux pour donner des interviews, mais cette tentative n’aboutit pas. L’album Die Mensch-Machine illustre à la perfection l’identité sonore « robot-pop » à laquelle aspire Kraftwerk, ouvrant la voie à un ère musicale délibérément tournée vers la technologie, sans pour autant abandonner la mélodie : l’expression manifeste des émotions humaines la plus sensible qui soit. L’homme-machine les absorbe, pour les transformer en poèmes technologiques.

Découvrez notre playlist sur l’influence de Kraftwerk sur les Musiques Actuelles :

Jane Weaver, délicieusement « Slow Motion » <3

Jane Weaver
Jane Weaver dévoile le premier titre de son septième (!) album à paraître le 19 Mai 2017 et qui s’appellera Modern Kosmology. Jane Weaver est une guitariste de Liverpool, qui faisait partie du groupe pop Kill Laura et Misty Dixon, elle est aussi directrice du label Bird. Slow Motion est délicieusement Krautrock pop, un poil psychédélique et si romantique. On vous en dira plus au moment de la sortie de l’album… https://www.facebook.com/janeweavermusic