Le rock déstructuré de Throwing Muses

Throwing Muses est le premier groupe américain a être signé chez 4AD. Leur premier opus établit les fondations du rock alternatif avant que le genre n’explose dans les années 90.

Les demi-soeurs Kristin Hersh et Tanya Donelly, musiciennes depuis leur prime enfance, créent en 1983 les Throwing Muses à Boston, alors qu’elles sortent à peine de l’adolescence. Elles enregistrent une demo sur leur propre label Blowing Fuses, effectuent quelques concerts et sont repérées par le producteur Gary Smith de Fort Apache Studios qui les présente à Ivo Watts Russel. C’est la première formation américaine signée chez 4AD. L’opus Throwing Muses sort en 1987 et donne ses lettres de noblesse à un style qui n’existe pas encore : le rock alternatif.

« Throwing Muses »

Écouter les premières compositions du groupe bostonien, c’est s’abandonner dans le sillage d’une vague anarchique, un univers crissant qui n’a que faire de la structure traditionnelle d’une chanson. Peu adeptes de la combinaison couplets/refrains, les chanteuses s’amusent à allier tempos lents et rapides au cours d’un titre, sans qu’aucun élément ne permette d’anticiper cette escalade sonique. C’est à Kristin Hersh que l’on doit l’écriture des paroles, surfant entre inquiétante étrangeté et surréalisme. Enceinte et diagnostiquée bipolaire lors de la sortie de l’album comme elle le relate dans son autobiographie Rat Girl, la compositrice est habitée par l’écriture comme un spectre dont elle ne peut se soulager qu’après avoir créé. Cette obsession engendre des morceaux corrosifs, qui règlent son compte à une société gangrénée, la renvoyant vers ce qu’elle incarne : le chaos. Il suffit d’écouter la rage qui émane des arpèges discordants de « Vicky’s Box » ou la voix écorchée de « Hate My Way » pour s’assurer que la quiétude est un isthme lointain, peut-être même un mythe.

« Rat Girl », l’autobiographie de Kristin Hersh

Par la suite, Throwing Muses sortent de nombreux disques qui seront plus pop dès The Real Ramona en 1991. L’année suivante, Tanya Donelly quitte le groupe et forme Belly, pop-rock lumineux produit par 4AD. Si cette formation est aujourd’hui tombée dans l’oubli, ça n’est pas le cas de The Breeders, groupe phare du label, où elle joue aux côtés de Kim Deal des Pixies. Kristin Hersh crée à son tour 50 FOOT WAVE, un groupe à l’énergie punk qui restera confidentiel. Les Throwing Muses se séparent en 1997, Hersh et Donelly se consacrent à leur carrière solo mais restent chez 4AD. En 2003, le groupe sort un huitième album et participe à quelques tournées, mais il n’accédera jamais à une renommée semblable à celle de The Breeders.

Clan Of Xymox, ondulations clair-obscur

Clan Of Xymox a joué un rôle majeur dans l’émergence de la dark wave. Le groupe a sorti chez 4AD deux albums où le rock gothique se mue en danse mélancolique aux contours fantomatiques.

En 1981, sous l’impulsion de The Cure et de la new wave dansante de New Order, le néerlandais Ronny Moorings crée Clan Of Xymox – il est fasciné par le mot « zymotique » lié à la fermentation avec sa petite amie de l’époque Anka Wolbert à la basse et son colocataire Pieter Nooten aux claviers. Ils enregistrent une demo, Subsequent Pleasures, et Roony rencontre Dead Can Dance lors d’une virée au restaurant. Ils l’invitent à leur concert à Londres et, enchantés par les morceaux de la démo, proposent à Xymox de jouer en première partie de leur tournée. Ivo Watts Russel les répère et ils réaliseront Clan Of Xymox et Medusa chez 4AD.

« Medusa »

Le groupe a participé à la naissance de la dark wave, genre fluctuant hérité du post-punk créant une porosité entre les musiques électroniques, industrielles et le rock gothique – pourvu que l’atmosphère soit porteuse de mélancolie. L’animateur radio John Peel diffuse en boucle à la BBC « 7th Time » de Clan Of Xymox. Medusa, leur second opus chez 4AD, distille des sonorités mélodiques et charbonneuses sur lesquelles le corps ne demande qu’à se mouvoir de langueur. Des titres comme « Medusa » se répandent comme une traînée de poudre dans les clubs alternatifs : le spleen est devenu chorégraphie. « Michelle », « Louise », les prénoms féminins sont légion sur cet opus, célébrant les liaisons fanées et le romantisme orageux chantés par Mooring. Les instrumentaux des deux « Theme » et « Lorrentine » menés de main de maître par Pieter Nooten confèrent à la grâce d’un autre monde – sphérique ou souterrain, on ne saurait le définir… Le claviériste enregistre en solo un disque ambient dark Sleeps With The Fishes en 1987 avec le compositeur canadien Michael Brook. La même année, Xymox tourne le clip de « Muscoviet Musquito » pour la compilation Loneliness Is An Eyesore de 4AD aux côtés de Dead Can Dance et Cocteau Twins avant de se séparer du label.

« Sleep With The Fishes »

En 1989, le groupe signe chez Polygram et bénéficie d’une large distribution aux Etats-Unis. Clan Of Xymox se renomme Xymox – changement advenant à chaque fois que le groupe évolue et sort Twist Of Shadows puis Phoenix qui connaissent un franc succès outre-Atlantique. En 1991, le groupe s’essaye à composer des chansons plus électroniques, s’éloignant du champ de la dark wave et Anka, ne se reconnaissant plus dans ces sonorités, quitte le groupe. Xymox est toujours actif aujourd’hui et continue de sortir des albums, mais le seul membre restant de la formation originelle est Ronny Moorings.

The Wolfgang Press, le gang qui n’a pas bonne presse

The Wolfgang Press est l’un des trio les plus inventifs de 4AD, explorant un post-punk avant-gardiste flirtant sans frontière avec la soul, le flamenco ou les musiques industrielles.

Avant de fonder The Wolfgang Press, le chanteur et bassiste Michael Allen et le claviériste Mark Cox fondent Rema-Rema avec Marco Pirroni, (futur bassiste d’Adam & The Ants). Rema-Rema, c’est un post-punk expérimental, dans la veine de Throbbing Gristle, et le single Wheel In The Roses est un des premiers que sort Ivo alors que 4AD se nomme encore Axis Records. Le groupe se sépare peu de temps après et Marco Pirroni sera remplacé par Andrew Gray. Le trio fondera The Wolfgang Press et figurera parmi les formations les plus actives de 4AD de 1983 à 1995. Mélangeant les registres, il est si inclassable qu’il ne sera jamais acclamé à sa juste valeur par le public, et boudé par la presse.

Rema-Rema, « Wheel In The Roses »

En 1983, les Anglais enregistrent un premier album, Burden Of Mules, aux paroles irrévérencieuses dignes de The Birthday Party. L’un de ces titres, « Journalists », leur mettra par ailleurs une bonne partie de la presse à dos. Loin de céder aux tentatives d’intimidation, le trio est très productif et enregistre trois EP entre 1984 et 1985 : Scarecrow, Water et Sweatbox regroupés dans l’abum The Legendary Wolfgang Press And Other Tall Stories – à l’exception des titres « Muted » et « The Deep Briny ». La pochette tape à l’oeil d’inspiration fauviste jure avec les jaquettes éthérées habituelles de 4AD, et le son de notre gang n’en est pas moins criard. Robin Guthrie (Cocteau Twins) collabore avec eux sur cet album et le très soul « Respect » est gratifié des choeurs de Liz Fraser. Des morceaux fiévreux tels que « Fire-Eater » ou « Sweatbox » sont retravaillés et le résultat n’en est que plus tribal grâce aux percussions exotiques et aux synthés indus.

« The Legendary Wolfgang Press And Other Tall Stories »

Les membres de The Wolfgang Press jouent tous des claviers sur les enregistrements, en supplément des instruments dont ils jouent sur scène. Des musiciens additionnels les accompagnent sur les tournées pour pouvoir reproduire les sonorités si riches du studio. Hélas, en raison des difficultés à rassembler tous les musiciens en même temps, les concerts se font plus rares. Après le départ de Mark Cox en 1996, 4AD résilie leur contrat et de retour en Angleterre, ils essaient de trouver un autre label qui pourrait les signer, mais leurs demandes restent lettres mortes. Le groupe décide de se séparer et laisse dans son sillage des albums tous plus inventifs les uns que les autres.

Séquenceurs, sueur et décadence : Gabi Delgado tire sa révérence

L’iconique chanteur de D.A.F a passé l’arme à gauche dans la nuit du 22 au 23 mars à l’âge de 61 ans. C’est son acolyte musical de toujours, Robert Görl, qui a annoncé la triste nouvelle sur les réseaux sociaux. Rétrospective d’une carrière aussi iconoclaste que visionnaire, qui a chamboulé la musique électronique telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Gabi Delgado-López naît en 1958 en Andalousie qu’il quitte à l’âge de huit ans pour fuir le franquisme avec ses parents. Il découvre l’Allemagne et passe sa jeunesse à Düsseldorf où, adolescent, il se prend de passion pour le funk et le disco, les clubs gays et se prostitue occasionnellement. Le jeune Gabi prend le pouls d’une ville en effervescence artistique où le punk émergent s’abat comme une déferlante, et fait table rase des codes musicaux établis. Provocations revendiquées, violence, musique discordante : c’est la révélation pour Gabi qui découvre un nouveau territoire à conquérir, loin du glamour et des paillettes. Il commence à chanter dans des groupes punks locaux, Mittagspause et Charly’s Girl. Mais il se met surtout à devenir un habitué du Ratinger Of, le club où se cristallise l’essentiel de l’underground, entre étudiants en art, créateurs de fanzines et performances live où toutes sortes d’objets sont jetés à la figure des musiciens.

Gabi Delgado et Robert Görl

En 1978, lors d’une énième soirée au Ratinger Of, Gabi fait la connaissance de Robert Görl, pianiste et batteur obsédé par le punk. Animés par le désir de monter un groupe, ils s’installent pour répéter dans le sous-sol ; Robert s’arme de sa batterie et Gabi, qui ne maîtrise aucun instrument, apporte son stylophone. Ils sont mû par la même urgence radicale : briser les codes de la musique et créer le son du futur, affolant et violent. Aux yeux des deux amis, le punk est déjà périmé, ennuyeux à mourir. Il s’agit de puiser dans le peu d’énergie qui lui reste pour la transfuser dans une musique électronique hors du commun. C’est pour cette raison qu’ils décident de se passer de guitares, désormais arriérées ; ne jamais chanter en anglais, pour éviter les poncifs de la pop anglo-saxonne.

Produkt Der Deutsch-Amerikanischen Freundschaft : premier album bruitiste en 1979

C’est ainsi que le programme de D.A.F : Deutsch – Amerikanische Freundschaf ( amitiés germano-américaines) est créé par un habile cadavre exquis. Gabi s’empare de l’allemand pour écrire des textes cyniques, et Robert donne ses lettres de noblesse au rythme grâce à sa batterie martiale, élément central du groupe à une époque où de nombreux musiciens ont recours aux boîtes à rythmes. L’emploi de synthétiseurs séquencés – encore peu utilisés à la fin des années 70 – devient la marque de fabrique de D.A.F. et fera date dans l’histoire de la musique électronique. Le duo s’approprie les machines de manière viscérale, à dessein de les asservir pour y injecter du sexe et de la violence ; pour aller à contre-courant de Kraftwerk qu’ils détestent, car ils sont trop arty. Pour façonner une musique charnelle, irriguée par la sueur et le sang.

En 1979, le duo invite trois autres musiciens – Pyrolator, Wolfgang Spelmans et Michael Kemmer – à se joindre à lui pour l’enregistrement de son premier album Produkt Der Deutsch –Amerikanische Freundschaf au studio Cargo à Manchester. Le disque est bruitiste et permet à D.A.F. de sillonner les salles de concert d’Allemagne et d’Angleterre avec un succès d’estime. Un jour où ils sont de passage à Londres, Robert et Gabi rendent visite à Daniel Miller qui vient tout juste de créer le label Mute Records, et travaille chez le disquaire Rough Trade. Ils lui offrent une démo de l’album et Miller, frappé par leur intelligence et les textes de Gabi, décide de les signer. Le groupe tient absolument à être produit par Conny Plank (un des producteurs allemand les plus inventifs de la période, aux manettes de nombreux albums d’Ultravox ou Kraftwerk) et réussit à convaincre Miller de leur offrir trois jours de studio avec lui. Les deux premiers sont une catastrophe du point de vue productif car les musiciens, impressionnés par Plank, le mitraillent de questions et ne jouent pas. Le troisième jour, ils prennent leurs instruments et enregistrent le disque d’une traite comme s’il s’agissait d’un live. Die Kleinen und die Bösen est dans la boite, et il s’agit du premier disque sorti chez Mute Records, le 13 juin 1980.

Die Kleinen und die Bösen : premier disque sorti chez Mute Records

Le groupe fait ensuite la rencontre de Richard Branson – le créateur de la maison de disques Virgin Records – qui leur propose de signer dans son écurie, et D.A.F. accepte, au grand damn de Daniel Miller. Conny Plank continue de travailler avec le duo sur les trois albums qui seront enregistrés chez la Major Company. La trilogie Virgin signe l’ère du succès pour le duo, dont les chansons vont se répandre comme une traînée de poudre dans les clubs du monde entier.

L’explosion retentit avec Alles Is Gut en 1981. La recette de l’album ? Le chant criard et sensuel de Gabi, des boucles minimalistes mais obsédantes, et un rythme lourd et puissant, se prêtant à merveille à la transpiration. Cette même transpiration illustrant le visage de Gabi sur la pochette, et son regard brûlant de défi, prêt à bondir de toute sa fureur sur scène. Ce qui fascine chez D.A.F., c’est également son sens de la provocation, s’affichant avec ambiguïté dans des tenues paramilitaires, le verbe dédié à l’homo-érotisme ou au fétichisme. Et ce qui choque par dessus-tout : les références à l’imagerie fasciste dont la chanson « Der Mussolini » est un exemple explicite avec ses paroles « danse le Mussolini / danse le Hitler / bouge le derrière / danse le Jésus-Christ / danse le communisme » . D.A.F. ébranle la société et les auditeurs. Et même si le message de la chanson est de se méfier des idéologies qui ne seraient pas plus durables qu’une musique à la mode, les musiciens accompagnant le duo quittent le navire à plusieurs reprises, ne partageant pas l’omniprésence de cette imagerie.

Alles Is Gut, disque de D.A.F devenu culte en 1981

Après avoir sorti Gold und Liebe en 1981 et Für Immer en 1982, chaleureusement accueillis par la critique, le duo se sépare, chacun ayant envie d’expérimenter des projets en solo, et estimant que D.A.F a joué son rôle de précurseur. En effet, en quelques années à peine, le duo est devenu l’un des pionniers de l’EBM (Electronic Body Music), genre combinant l’énergie furieuse des synthés et du punk avec la brutalité de la musique industrielle. Si l’on doit l’origine du terme EBM au groupe belge Front 242 pour qualifier le style de leur disque No Comment en 1982, la musique de D.A.F est déjà installée dans le paysage sonore. Gabi emploiera d’ailleurs le terme « Körpermusik » (musique de corps) pour décrire les ambitions du duo et ses performances scéniques.

Gabi et Robert ont le cuir dans la peau.

En 1986, le duo se reforme et sort l’album 1st Step To Heaven, opérant un retour pour le moins surprenant. D.A.F troquent le cuir et la rage pour des chansons plus pop, à rebours de ce qu’ils ont enregistré auparavant. Et ils chantent en anglais ! Lassés de leurs propres règles, il rebattent les cartes pour façonner un nouvel univers. Ce tournant déplaît aux fans de la première heure, mais le duo s’attire un nouveau public aux États-Unis. L’album est vendu à plus de 50 000 exemplaires à New York, et est sans cesse joué dans les clubs au pays de l’Oncle Sam. D.A.F balance ses boucles séquencées dans toutes les oreilles, et influence les artistes qui contribuent à l’essor de la techno, comme Juan Atkins.

1st Step To Heaven s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires dans la seule ville de New York.

Au début des années 90, Gabi s’immerge dans l’acid house avec son projet Delkom et le label Delkom Club Control, avide de renouveler la scène électronique à tout prix. Depuis les balbutiements de la techno jusqu’à aujourd’hui, les artistes qui se revendiquent de D.A.F et de Gaby sont légion : Miss Kittin et The Hacker, Boyz Noise, et plus récemment Kompromat, dont l’EP Le brigand et le prince n’est autre que la traduction du morceau « Der Räuber und der Prinz », repris à coeur joie par les français. Grâce à des labels spécialisés dans l’EBM comme Dark Entries, Aufnahme + Wiedergabe ou Detriti Records, le genre prend de l’ampleur derrière les platines, sur les pistes de danse. On voit émerger depuis les années 2010 une nouvelle vague électronique sombre et brutale qui reprend le flambeau de D.A.F., constituée d’artistes comme le duo Schwefelgelb ou l’italien Alessandro Adriani à l’origine du label Mannequin. Sans l’ombre d’un doute, Gabi Delgado continuera de nous faire danser outre-tombe, nos corps en transe dans la sueur.

Cocteau Twins, démiurges de l’introspection

Cocteau Twins, groupe phare de 4AD, bouleverse le monde de la musique en influençant la dream pop et le shoegaze. Le dyptique Tiny Dynamine/Echoes In A Shallow Bay constitue un cheminement dans leur discographie vers une texture ultra vaporeuse.

Les musiciens grandissent à Grangemouth, une ville ouvrière d’Ecosse. Fascinés par le punk, Elizabeth Frazer et Robin Guthrie se rencontrent dans une discothèque où le futur guitariste passe ses disques préférés. Ils deviennent amants puis fondent le groupe en 1979. Lors d’un concert de The Birthday Party, ils font connaissance avec le batteur qui leur donne l’adresse de 4AD. Ils envoient des démos à Ivo Watts Russel qui les invite à Londres pour jouer et, sidéré par la voix de soprano de Liz, il signe les Cocteau Twins qui deviennent la coqueluche du label.

« Tiny Dynamine »

En 1982, avec l’album Garlands, le public découvre une formation à la signature inimitable. Ce premier opus naît au moment où la scène gothique se forme avec le club The Batcave à Londres mais la proximité avec le mouvement est minime, tant les sonorités créées par Cocteau Twins sortent de l’ordinaire. Le groupe évolue vite et dans ses expérimentations soniques, il s’avèrera constamment précurseur. Leur musique introspective donne naissance à la dream pop et l’ethereal wave qui seront popularisées par le collectif de 4AD This Mortal Coil dans lequel ils jouent.

« Echoes In A Shallow Bay »

Les boucles chaotiques des instruments et le chant tribal de Garlands se muent en nappes atmosphériques préfigurant le shoegaze en 1983 grâce au morceau « Musette and Drums » sur Head Over Heels, où Robin se sert de la saturation afin de dissumuler ses lacunes à la guitare, sans penser un instant qu’il donnera naissance à un genre inédit. Elizabeth, considérée comme l’une des plus belles voix du monde, chante en glossolalies, inventant une langue à l’onirisme mystérieux. Après le départ du bassiste Will Hegie, Simon Raymonde rejoint la bande à partir de 1984 pour l’album Treasure et restera dans le groupe jusqu’à sa dissolution. Les Cocteau sont très prolixes pendant les années 80 et sortiront des albums presque tous les ans. Tiny Dynamine et Echoes In A Shallow Bay sont deux EP transitionnels dans la carrière des musiciens.

EP « Love’s Easy Tears » 1986

Le 1er novembre 1985 sortent ces EP miroirs, à écouter l’un à la suite de l’autre et à considérer comme les morceaux d’un seul album. En plus d’être dévoilés simultanément, ils possèdent un artwork similaire, telles deux pièces d’un puzzle. Tiny Dynamine et Echoes In A Shallow Bay sont issus d’une même session d’enregistrement au Guerilla Studio à Londres, et le diptyque est réuni dans un disque le 15 novembre de la même année. Les EP de Cocteau Twins font souvent office de transition entre les albums et ceux-ci n’échappent pas à la règle, à la croisée de Treasure, adoubé par le public, et de Victorialand, s’insinuant dans une texture ambient, abolissant la frontière entre couplet et refrain. Tiny Dynamine / Echoes In A Shallow Bay est une plongée dans des nappes encore plus planantes qu’à l’accoutumée, sillonnant un terrain psychédélique comme embrumé par la fumée de cigarette. L’instrumental « Ribbed And Veined » poussant l’auditeur aux confins de l’onirisme, pourrait figurer dans la B.O de Twin Peaks. Le chant d’Elizabeth, excellant dans les trilles sur « Melonella » et les choeurs polyphoniques de « Sultitan Itan » – spécialité qu’elle déploie depuis Head Over Heels – regorge d’une maîtrise, d’une originalité si époustouflantes que l’oreille ne peut s’y habituer. La musique de Cocteau Twins met à mal l’entendement, conjure toute exégèse pour s’en remettre à une émotion brute, pure qui ne peut que laisser pantois.

« The Moon And The Melodies »

En 1986, le groupe collabore avec le pianiste ambient Harold Budd sur l’opus The Moon And The Melodies. Ils signent avec Capitol en 1988 pour distribuer leurs disques en Amérique et ils quittent 4AD en 1990 après avoir sorti Heaven Or Las Vegas. Ils composeront deux albums plus pop au cours des années 90 qui n’accèdent pas à la consécration escomptée. La relation de Robin et Elizabeth s’achève, le groupe splitte. Au sortir d’une aventure si intense, ils ne se reformeront jamais mais poursuivent la musique chacun de leur côté. Liz a acquis une renommée mondiale en chantant pour Massive Attack, Simon fonde le label Bella Union et produisent de nombreux artistes tels que Beach House et Explosions in the Sky.

« Blue Bell Knoll », 1988

This Mortal Coil, le supergroupe de 4AD

This Mortal Coil est un projet regroupant les artistes les plus talentueux de chez 4AD. En 1984, leur album It’ll End In Tears contribue à l’émergence d’un nouveau genre : la dream pop.

Ivo Watts Russel nourrissait le désir de réaliser un medley de deux chansons de Modern English, « Sixteen Days » et « Gathering Dust », mais après avoir soumis l’idée au groupe, le chanteur Robbie Grey refuse. Ivo suggère alors aux musiciens de 4AD d’enregistrer les deux titres, désireux de produire un album avec des reprises de chansons des années 60 et 70 l’ayant influencé. Parmi elles, figure le chanteur Tim Buckley dont Elizabeth Fraser reprend « Song To The Siren » sur le 45 tours du même nom en 1983, qui reste en tête des charts britanniques pendant 101 semaines. Le succès est tel qu’Ivo décide de prolonger l’expérience sur un long format.

Vinyle de « It’ll End In Tears »

C’est ainsi que naît le supergroupe This Mortal Coil, invitant un florilège d’artistes de renom issus de 4AD tels que les Cocteau Twins, Dead Can Dance, Modern English, Xmal Deutschland, Wolfgang Press ou encore Colourbox à créer une musique contemplative au possible, qui emprunterait à la puissance du rock mais en lui donnant une autre teinte, beaucoup plus brumeuse. Sous la houlette du producteur John Fryer, tout ce beau monde enregistre It’ll End In Tears en 1984.

Au catalogue, deux titres de Big Star, sont réinterprétés par de prestigieux chanteurs qui ne font pas partie de l’écurie : il s’agit de Gordon Sharp (Cindytalk) sur « Kangaroo » et Howard Devoto (Buzzcocks, Magazine) sur « Holocaust ». Leurs voix graves, soutenues par le violoncelle et le piano métamorphosent les morceaux folk en plaintes lancinantes qui rendent justice à la mélancolie s’échappant des paroles. Pour parvenir à ce résultat lors des enregistrements, Ivo emporte avec lui une cassette des titres originaux afin de capter ce qui le séduit tant dans ces chansons, pour ensuite le transmettre à ses artistes qui les dynamitent dans une atmosphère contemplative. Malgré une majorité de reprises, It’ll End In Tears révèle deux inédits de Dead Can Dance, « Waves Become Wings » et « Dreams Made Flesh » ainsi qu’un titre instrumental, « Fyt », où The Wolfgang Press et Colourbox créent une mélodie qui confère à l’ambient avec les synthétiseurs.

This Mortal Coil est sans conteste le projet le plus audacieux d’Ivo car It’ll End In Tears défriche des sonorités n’ayant pas encore été exploitées en 1984, et qui vont contribuer à l’émergence de la « dream pop », genre immergeant l’auditeur dans des nappes d’instruments éthérés superposées à des voix oniriques. Sublime, le résultat emporte l’auditeur vers le paroxysme qui lui est promis à l’écoute du disque. À la fin, nous pleurons de cette beauté si incandescente, si sombre, dans laquelle nous précipite This Mortal Coil.

Modern English, les oubliés de 4AD

Modern English

Modern English a connu un bref succès au début des années 80 avant d’être délaissé par le public et la critique. Premier album coup de poing, Mesh & Lace révèle un post-punk fiévreux ciselé par des synthétiseurs chaotiques.

Passionnés par la culture punk et inspirés par Joy Division ou The Wire, les anglais fondent The Lepers en 1979 avant de se rebaptiser Modern English, suite à l’ajout d’un synthétiseur dans leurs compositions. Repérés par le journaliste et animateur de radio John Peel , ils entament une tournée dans le pays, envoient une démo à Ivo, et figurent parmi les premiers groupes à avoir signé chez 4AD.

Vinyle de »Mesh & Lace »

En 1980, ils sortent les singles « Gathering Dust », « Swans Of Glass » et « Smiles & Laughter » avant de se lancer dans la réalisation de Mesh & Lace. Ce sont les cendres du punk et la désillusion d’une Angleterre ultra-libérale qui amènent la bande de l’Essex à écrire les chansons caustiques de ce premier opus paru en 1981, martelées par des riffs et une voix pugnace sur lesquelles le synthétiseur laisse planer des ondes menaçantes. Modern English enregistre deux autres albums produits par Hugh Jones qui n’auront pas le retentissement escompté, mais le single « I Melt With You » connaît un vif succès aux États-Unis.

Le groupe quitte 4AD en 1984 et se tourne vers une production américaine avec Sire Records, l’essentiel de son public réside désormais dans le pays de l’Oncle Sam. Leur musique prend un tournant plus pop mais son public la juge trop édulcorée. Modern English ne parviendra pas à convaincre de nouveaux auditeurs et sombre dans l’oubli au cours des années 90, malgré la sortie de quelques disques qui passent inaperçus.

Ivo Watts-Russel tient Modern English pour une des formations les plus sous-estimées du label et est resté en très bon terme avec ses membres bien après leur départ de 4AD.

Albums sortis chez 4AD:

1981 Mesh & Lace

1982 After The Snow

1984 Ricochet Days

Singles et EP chez 4AD:

1980 Swans On Glass

1980 Gathering Dust

1981 Smiles And Laughter

1982 Life In The Gladhouse

1982 I Melt With You

1983 Someone’s Calling

1984 Chapter 12

Le label révolutionnaire 4AD fête ses 40 ans

Le mythique label 4AD fête ses quarante ans ! Découvrez la folle aventure d’un passionné qui a révolutionné l’histoire de la musique indépendante.

À la fin des années 70 à Londres, les jeunes Ivo Watts Russel et Peter Kent, fervents amateurs de rock, passent leurs journées chez Beggars Banquet, LE label indépendant qui signe les grands noms du punk, et possède son propre disquaire en dessous des locaux. Ils finissent par connaître si bien le catalogue que la maison de disques les embauche à la boutique avant de les faire travailler au sein du label. Chargés d’écouter les démos, ils font preuve de tant d’enthousiasme à l’égard de certains groupes que Beggars Banquet leur suggère de monter leur propre maison de disques, en leur apportant une aide financière. C’est ainsi qu’Axis Records voit le jour en 1979.

Bauhaus est le premier groupe à être signé chez 4AD

Emballés par le rock sombre de Bauhaus, précurseur d’un mouvement gothique qui connnaîtra un franc succès dans les charts britanniques et en Europe, Ivo et Peter signent leur premier groupe en novembre 1980 avec un album devenu culte : In The Flat Field. Au même moment, Axis doit changer de nom car il est déjà emprunté par une autre maison de disques et nos deux fondateurs s’inspireront d’un de leur flyer où est inscrit « 1980 Forward », abrégé en 4AD. Ivo souhaite explorer les sonorités creusées par le rock gothique et la new-wave, or Peter désire signer des groupes moins arty et quitte l’écurie en 1981 pour fonder son label Situation Two. Ivo se retrouve seul aux commandes de la maison mais, se laissant guider par son instinct musical aguerri, il signe au début des années 80 un nombre important de groupes, devenant tous aussi cultes les uns que les autres : les irrévérencieux Nick Cave et Lydia Lunch ou encore les mystiques Dead Can Dance.

« Peppermint Pigs » des Cocteau Twins, 1983.

En 1981, Ivo reçoit une démo qui va changer sa vie et façonnera l’identité sonore du label deux décennies durant : Cocteau Twins. Le guitariste Robin Guthrie se rend chez Beggars Banquet dans l’espoir de rencontrer Ivo en personne, ce qui n’arrive pas. La cassette qu’il laisse tombera pourtant entre les mains du démiurge de 4AD quelques temps plus tard. Intrigué, il convoque le groupe et lorsqu’il entend la voix soprano hors-norme d’Elizabeth, c’est la révélation. Le groupe prolixe sort des albums tous les ans durant les années 80, et développe une signature unique, traduisant l’émotion la plus viscérale qui soit – en raison d’une langue inventée par les paroles chimériques de Frazer et une ambiance organique, introspective au possible – jamais égalée par ses pairs. Cocteau Twins sont les enfants chéris du label mais aussi ses enfants terribles. Malgré le statut prestigieux que leur accorde Ivo, ils se plaindront auprès du label des pochettes réalisées par Vaughan Oliver, et de ne pas être mis plus en avant pour passer à la radio.

Gordon Sharp dédicace ses textes sybillins à Liz Frazer, qui le lui rend bien.

En 1983, Ivo fait la connaissance du graphiste Vaughan Oliver lors d’un concert et l’invite à collaborer avec le label pour réaliser l’artwork de ses pochettes, œuvres d’arts à part entière que s’arrachent les aficionados. 4AD, ce n’est pas seulement une aventure sonique hors du commun, c’est une signature esthétique reconnaissable entre toutes chez un disquaire. Avec le partenariat du vidéaste Nigel Grierson et du designer-calligraphe Chris Bigg, Vaughan Oliver fonde 23 Envelope (ou v23 ), réputé pour cultiver une imagerie adaptée au son d’un groupe, ce qui donne lieu à un art synesthésique, onirique.

La dimension esthétique de 4AD est telle que le label réalise des calendriers.
Magazine consacré à 4AD

Pour célébrer l’anniversaire de 4AD, on ne peut faire l’impasse sur le rôle considérable du producteur John Fryer au sein du label qui a su créer le son dont Ivo rêvait. Il orchestre le son de nombreux artistes tels que Clan Of Xymox ou Xmal Deutschland, mais il est surtout reconnu pour être aux manettes du « supergroupe » initié par Ivo : This Mortal Coil. En 1983, il désire réaliser un medley de deux chansons de Modern English « Sixteen Days » et « Gathering Dust » mais le groupe refuse. Ivo soumettra alors l’idée à plusieurs artistes du label (Cocteau Twins, Colourbox entre autres) d’enregistrer des reprises de ces titres et de morceaux des années 60 et 70 comme « Song To The Siren » de Tim Buckley qui fera un tabac. This Mortal Coil existera le temps de trois albums et contribue à l’émergence de la « dream pop », genre qui fait la part belle aux voix et nappes d’instruments atmosphériques, laissant émerger, dans son sillage, les balbutiements du shoegaze… L’influence du collectif sera telle qu’elle inspirera le label américain Projekt Records à signer une majorité de groupes éthérés.

« It’ll End In Tears » de This Mortal Coil

Au début des années 80, Peter Murphy de Bauhaus donne une cassette avec de mystérieuses voix des pays de l’Est à Ivo qui tombe sous le charme de leur chant : Le Mystère des Voix Bulgares que l’ethnomusicologue Marcel Cellier avait signé sur son label en 1975. Ivo est fasciné par leur mélopée utilisant des quarts de tons considérés comme faux qui insufflent une dimension singulière au chant dont la scène folk – Kate Bush en tête – va s’imprégner. Désireux d’explorer des sonorités peu considérées en Occident, 4AD s’empare de l’exotisme avant-gardiste qu’incarne Le Mystère des Voix Bulgares et ressort le disque en 1986. Le collectif connait un succès retentissant au Etats-Unis comme en Europe de l’Ouest. Il ne fait aucun doute que la mystérieuse chorale est l’une des influences de Lisa Gerrard – qui enregistrera un album avec elle et il est probable que les Cocteau Twins s’en soient inspirés.

« Sunburst And Snowblind » de Cocteau Twins ou l’art d’illustrer des sonorités éthérées

En 1987, le label manque d’argent et cherche désespérément une manne financière qui l’aidera à renflouer ses caisses. Ivo réussit un coup d’éclat qui va remédier à la situation, grâce à la collaboration de deux groupes qu’à priori tout oppose : la musique électronique de Colourbox et le rock alternatif et noise d’A R Kane. De ce duo naît MARRS qui envahira les charts avec le single Pump Up The Volume, précurseur de la musique house et premier hit contenant des samples à entrer dans les tops britanniques. L’enregistrement de ce titre aura été des plus houleux car des dissensions règnent entre les deux groupes sur le plan artistique. Ils refusent de venir en studio en même temps, préférant œuvrer chacun de leur côté, mais au terme de cette aventure les attend un tube qui va enflammer les discothèques aux quatre coins du globe. Le label survient à ses besoins et Pump Up The Volume est le seul titre de house que 4AD ait jamais enregistré, Ivo préférant continuer de déployer les univers musicaux fidèles à ses obsessions.

« Pump Up The Volume » s’est hissé en tête des charts anglais pendant des semaines
Colourbox

Si, dans les années 80, c’est Londres qui domine l’industrie musicale, elle perd son hégémonie au début des années 90 au profit des Etats-Unis. Ivo ouvre alors un bureau de 4AD à Los Angeles. Il déniche des pointures américaines majeures telles que His Name Is Alive et sa dream pop expérimentale ou encore la folk de Red House Painters qui emplit les stades grâce à la figure iconique de Mark Kozelek. Grâce à ces groupes, 4AD entretient la filiation avec les sonorités éthérées qui font sa marque de fabrique auprès des auditeurs du label mais pressentant l’avènement du grunge, il s’aventure vers des sonorités plus dures. Ivo découvre et signe Throwing Muses, The Pixies ou encore The Breeders qui font une entrée fracassante dans les années 90 avec un rock brut, dont le mot d’ordre est la fièvre. Face à l’effervescence de guitares saturées, il créé un sous-label dédiée au rock underground intitulé Guernica qui produira quelques groupes mais ne perdurera pas.

Spooky de Lush. En pleine époque shoegaze, les artworks de v23 se distinguent grâce à leur singulière finesse.

En 1990, les Cocteau Twins signent leur dernier album chez 4AD Heaven Or Las Vegas avant de se séparer de l’écurie. Ivo a évolué en même temps que ses artistes fétiches et leur perte conservera probablement pour lui un goût amer. Cette séparation n’est peut-être pas sans lien avec son départ du label quelques années plus tard. Bien que les Cocteau avaient préfiguré le shoegaze avec « Musette and Drums », en s’exilant aux Etats-Unis, Ivo n’a pas su se saisir de la vague émergeant au Royaume-Uni, composée de My Bloody Valentine, Ride ou Slowdive signés chez Creation Records. Il prend sous son aile Swallow et Heidi Berry –son groupe Felt était signé chez Creation, et les membres de My Bloody Valentine viennent chez 4AD pour fonder Mojave 3, créant ainsi une porosité entre les deux labels mais cela ne suffira pas à orner le label de son blason des débuts. Au milieu des années 90, le monde de la musique évolue grâce aux possibilités technologiques offertes par le logiciel ProTools, la musique électronique supplante peu à peu l’industrie et Ivo, n’ayant jamais juré que par ses goûts, jette l’éponge.

His Name Is Alive,
« Home Is In Your Head » de His Name Is Alive, 1991.

Il revend 4AD à Beggars Banquets en 1999, parvenant difficilement à dénicher des artistes dignes de le faire vibrer, et écœuré par une scène musicale à l’intérieur de laquelle il ne se reconnaît plus, il abandonne l’aventure et part vivre dans le désert du Nouveau-Mexique. Le départ de la figure légendaire d’Ivo opèrera un tournant pour le label qui, à l’aube du vingt-et-unième siècle, ne pourra égaler la révolution musicale accomplie dans les 80’s et les 90’s.

Néanmoins, 4AD existe toujours aujourd’hui et produit des musiciens éclectiques, comme Bon Iver, Daughter, ou encore Holly Herndon qui compose avec une intelligence artificielle. En quarante ans d’existence, l’écurie a toujours su rester audacieuse en respectant sa gageure en matière d’excellence. Elle reste, aujourd’hui encore, un modèle pour de nombreux labels indépendants. C’est pourquoi dans les prochaines semaines seront publiées des chroniques des artistes emblématiques de 4AD.

Vidéos réalisées pour la compilation « Lonely Is An Eyesore » en 1987

https://4ad.com/

L’esprit poète de Lidwine de Royer Dupré

Après deux ans d’absence, Lidwine de Royer Dupré nous a accordé un entretien sur son EP Nocturne qui sortira le 20 juin et sa métamorphose musicale, sous le signe de la poésie, de la sorcellerie et de la nuit!

La chanteuse suivie depuis ses débuts par un public fidèle avait annoncé que son album ALIVE sorti en 2017, qui proposait des morceaux de ses précédents opus réarrangés, serait son dernier. Toujours aussi pointilleuse, Lidwine s’est attelée à la réalisation de Nocturne en solitaire, et s’est confiée sur la découverte d’un livre sur la Normandie, où elle s’est installée depuis plusieurs années, qui a bouleversé son processus de création. Pour cet opus, elle a abandonné la harpe au profit de sonorités électroniques, délivrant des chansons en français au concentré poétique. Comment Lidwine de Royer Dupré a-t-elle élaboré ce cheminement ?

Dans votre nouvel EP Nocturne, vous chantez pour la première fois en français. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?
C’est la lecture du livre La Normandie romanesque et merveilleuse : traditions, légendes et superstitions populaires de cette province d’Amélie Bosquet qui m’a inspiré ces chansons. Ça n’avait pas de sens pour moi de faire l’album en anglais car le livre est écrit en français et fait référence aux légendes normandes. Il y avait une correspondance, une logique à écrire en français. Auparavant, je chantais en anglais pour raconter des histoires personnelles et ça n’est pas le cas de Nocturne.

Comment l’idée singulière vous est-elle venue de créer un album à partir de cet essai ?
J’ai été emportée par la lecture de ce livre et le reste s’est fait naturellement. Cet ouvrage aborde des légendes variées et j’ai fait une sélection en fonction de celles qui, personnellement, m’intéressaient. J’y ai beaucoup travaillé.

En écoutant « Chasse Proserpine » on perçoit votre intérêt pour la sorcellerie et le féminisme, pouvez-vous nous en parler ?
Il me tenait à cœur d’entretenir ce lien et de défendre cette cause. La force féminine est rattachée à la puissance de la terre, de la nature et c’est un élément qui transparaît dans l’œuvre d’Amélie Bosquet. Cette écrivaine est une contemporaine de Flaubert, une femme comme George Sand, et au long du livre elle rappelle que l’Église a exterminé les forces païennes et que la religion a restreint la liberté des femmes.

Dans Nocturne, ces références à la répression des femmes sont accentuées grâce à la dimension organique qu’il y a dans vos textes, tout particulièrement lorsque l’on écoute « Fée » dont le pouvoir d’évocation des mots est puissant.
C’est amusant que vous parliez de « Fée » parce que je me souviens très bien comment cette chanson est née : j’ai trouvé les paroles en marchant dans ce que l’on appelle les « chasses », qui sont des chemins en Normandie. J’ai conçu cette chanson comme une poésie car les paroles sont des vers pour moi et le texte s’est posé sur la musique à la manière d’un poème.

Y a-t-il un ordre précis pour écouter votre EP ?
Pour moi , il a un ordre car je l’ai composé en fil continu avec ce que l’on appelle du « field recording » : des enregistrements de bruits naturels. Je l’ai conçu comme une balade nocturne où l’on peut rencontrer différents personnages juste avant « Aube », titre du dernier morceau. Mais pour autant chacun est libre d’écouter les morceaux dans l’ordre qu’il désire, je ne veux pas dicter une écoute ! Ce qui est intéressant dans la musique et dans une œuvre en général, c’est la manière dont chacun se l’approprie.

Vous semblez focalisée sur la tombée du jour…
Je suis attachée au côté nocturne parce qu’il est incorporé aux animaux de mauvaise réputation, les chats errants, les hiboux, que l’on associe à la sorcellerie. Initialement, je voulais appeler mon album « Nocturnes » au pluriel pour englober cette multitude d’êtres, ces animaux qui vivent la nuit. Au-delà de ça, la nuit, nos pensées sont différentes, nous concevons le monde sous un autre angle, et c’est à ce moment-là que se déroule le sabbat des sorcières.

Justement, de sorcellerie, l’esthétique de « Chasse Proserpine » en est imprégnée, quelles ont été vos influences ?
C’est essentiellement la lecture qui a pu m’aiguiller. Dans la bibliothèque où je vais, il y a un fonds régional où j’ai pu me renseigner sur les procès de sorcellerie qui ont eu lieu au niveau local. J’avais annoncé que j’arrêtais la musique parce que je pensais n’avoir plus rien à dire mais en travaillant sur ce projet, je me dirigeais vers une voie inédite, alors j’ai réalisé le projet tout seule. Habituellement ça n’est pas moi qui m’occupe du mixage, je suis devenue plus autonome et j’ai marqué ce changement en ajoutant en extension à mon prénom Lidwine mon nom de famille. J’ai envie d’adopter la même approche pour travailler sur tous mes autres projets à venir et je me sens moins dépendante techniquement. Je pense que sera plus lo-fi, moins propre, mais c’est ce qui me convient de pouvoir créer en y prenant du plaisir.

Et la harpe dans tout ça ?
J’ai abandonné la harpe pour cet album, et j’ai tout réalisé avec mon ordinateur. La seule source acoustique provient des bruits naturels que l’on peut entendre. J’ai par exemple enregistré les sons de mes chats en train de se bagarrer. L’ambiance dont je suis la plus fière est celle du morceau « Esprit Tempête », que je vous conseille d’écouter au casque pour mieux entendre la pluie et l’orage. Le but était de donner une impression physique. Le travail effectué en solitaire pour cet enregistrement m’a permis d’évacuer le stress qu’il me procure habituellement.

Sur cet album, vous alliez un lyrisme intimiste à votre puissance vocale, avez-vous envisagé de faire des concerts ?
Je trouve l’exercice de la scène trop stressant donc je ne ferai pas de concerts. Transposer l’atmosphère de l’album sur les planches serait trop onéreux. C’est une libération car j’ai envie de me consacrer à la production. Tout ce qui me plaît, c’est de créer, composer et mixer en solitaire.

Pour annoncer le EP, vous avez publié des vidéos très courtes de paysages plongés dans la pénombre, avez-vous prévu de tourner d’autres clips ?
Les vidéos sur Facebook sont des teasers pour prévenir les gens qui écoutaient déjà ma musique que j’allais composer quelque chose de totalement différent. Je pense réaliser deux autres clips dans l’esprit de ceux qu’on peut déjà voir sur YouTube avec des images se mouvant un peu comme dans un tableau. Dans l’idéal, j’aimerais qu’il y ait une vidéo pour chaque chanson mais cela dépendra du temps dont je disposerai.

http://www.lidwine.com/

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Rites et Sacrifices III à La Sainte Dynamo

Pour cette troisième édition, Rites et Sacrifices a invité Lisieux, La Mandorle, Machine est mon cœur et Orbel à La Sainte Dynamo lors d’un concert dédié aux croisements entre passé et présent dans les musiques sombres.

Lisieux

En réunissant des groupes éthérés inspirés par l’underground gothique des années 80, l’association toulousaine proposait de « faire le pont entre musiques anciennes et sonorités actuelles », mais la porosité entre les deux est-elle réelle ? Le samedi 1er juin, j’ai pu assister au concert à La Sainte Dynamo, afin de voir ce qu’il en était.

La Mandorle

Chaque formation se nourrit du passé et le distille par touches dans ses compositions. La chorale médiévale La Mandorle sort de l’ombre des chants ecclésiastiques tels que les kyries grégoriens en les reprenant a capella. Le trio toulousain Lisieux est lui aussi plongé dans un imaginaire liturgique au travers de paroles abordant l’oppression religieuse, le déisme. Sa néofolk aux allures de messe noire puise ses racines chez Death In June et sera signée chez le label organisant leurs concerts français : Steelwork Maschine. La dark-wave de Machine est mon cœur emprunte aux débuts de la musique électronique en réalisant des collages de bandes magnétiques, et a recours à des synthétiseurs analogiques dont la densité brumeuse confère à l’ambient. Si les influences de nos musiciens sont légion, édifient-elles pour autant une passerelle vers l’époque actuelle ?

Machine est mon cœur

Passionné de science-fiction, Machine est mon cœur dépeint dans « I Had a Dream » un monde désertique où l’homme serait débarrassé des affres de l’hyperconsommation. Le duo a conçu Dystopium – album né d’une fusion entre dystopie et opium – pour des rêveurs pressés de s’échapper de la réalité. Les voix shoegaze des chanteuses d’Orbel se fondent dans des arrangements post-rock, cinématographiques et inquiétants, répondant au nom de « doom pop ». Enfin, l’originalité de La Mandorle est d’ouvrir le monde actuel sur des musiques réduites à l’oubli, en leur redonnant vie dans un bar contrastant avec leur religiosité originelle, et entraîne le public dans une communion dépaysante.

Beyond There, premier EP d’Orbel

L’impression qui résulte de cette nuit est que la jonction des sonorités a bien fonctionné, grâce au pouvoir introspectif de cette musique mélancolique. Loin de se circonscrire dans une période datée, elle relève de l’intemporel. Est-ce la naissance d’un nouveau genre ?

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